La princesse Kadjar à moustache : le mythe autour des princesses perses progressistes

La princesse Fatemeh Khanom, surnommée Esmat al-Dowleh et sa demi-sœur, la princesse Zahra Khanom, surnomée Taj al-Saltaneh, sont devenues des vraies stars sur Internet, un siècle après leur mort. Elles sont devenues des mèmes, qui s’avèrent être des hoax. Leurs photos ont été largement relayées sur les réseaux sociaux, les faisant passer pour la même personne. Ces princesses à moustache, présentées comme étant une seule personne, la « princesse Kadjar » ou « princesse Qajar », ont une histoire qui mérite pourtant de s’y intéresser. Non, la princesse Kadjar n’a certainement pas provoqué le suicide de 13 prétendants. Oui, les princesses perses de la dynastie Kadjar ont bien été de véritables modèles de féminisme ayant une vision progressiste de la condition féminine.

Le mythe de la princesse Kadjar est une fake news récurrente qui circule sur les réseaux sociaux. Cette princesse aurait été courtisée par des centaines de nobles, dont 13 se seraient suicidés après les avoir rejetés. (Photo : DR)

La légende de la princesse Kadjar

Quel et le mythe inventé autour de la princesse Kadjar ? Depuis des années, quelques photos d’une femme portant un voile, une robe en tutu, rondelette et avec un duvet au-dessus de la bouche, circulent sur les réseaux sociaux. Devenue le sujet d’un mème, cette femme, que l’on surnomme « la princesse Kadjar », est décrite comme étant un modèle de beauté en Perse dans les années 1900. Selon les commentaires qui accompagnent les photos de la princesse, qui est aux antipodes des critères de beauté actuels, elle aurait eu 145 prétendants de la noblesse iranienne et ses refus auraient provoqué le suicide de 13 de ses prétendants.

La moustache de la princesse Kadjar en aurait fait l’une des plus belles femmes de son époque en Perse (Photo : DR)

L’histoire de la princesse Kadjar a moustache est-elle totalement fausse ? Certains diront même qu’il s’agit d’un acteur, d’un homme déguisé en femme pour créer une fake news. Pourtant, bien qu’il y ait méprise sur la personne, ces photos sont bien celles de deux princesses perses. Comme toujours, c’est en se basant sur des bouts de vérité historique que l’on arrive à faire croire à une fake news. Quelle est sa véritable histoire ? La princesse était-elle vraiment la représentation des canons de beauté de l’époque ? Combien de prétendant a-t-elle eus ?

La véritable histoire de la princesse Kadjar

Pour commencer, il n’existe pas de princesse Kadjar en temps que tel. Le titre n’existe pas non plus. Les photos qui circulent sur Internet représentent deux princesses différentes, qui sont des demi-sœurs. L’une est la princesse Fatemeh Khanom, que l’on surnomme souvent princesse Esmat al-Dowleh, l’autre est sa demi-sœur, la princesse Zahra Khanom, que l’on surnomme Taj al-Saltaneh. La première est née en 1855 et morte en 1905, la seconde est née en 1884 et morte en 1936. Elle sont toutes les deux les filles du roi de Perse, Nasir al-Din Shah (souvent orthographié Nassereddine, en français). Esmat est la deuxième fille du roi de Perse avec l’une de ses épouses, Taj al-Dowleh, dont la photo circule également parfois en la confondant avec sa fille. Et la princesse Taj est la 12e fille du Roi avec une autre de ses épouses.

La princesse Fatemeh Khanum « Esmat al-Dowleh » est l’une des filles du shah Nassereddine dont les photos la désignent comme la « princesse Qajar » (Photo : Qajar Women)
La princesse Zahra Khanum « Taj al-Saltaneh » est la princesse Qajar à l’origine du mème, confondue aussi avec sa demi-sœur Esmat. (Photo : Qajar Women)

Tout d’abord, on constate que la princesse Esmat est morte en 1905, et qu’elle ne peut donc pas être un modèle de beauté des années 1900, ayant vécu principalement durant la deuxième moitié du 19e siècle, contrairement à ce que prétendant la fake news. De plus la princesse Esmat était mariée à Dust Muhammad Khan Muʻayyir al-Mamli, probablement depuis l’âge de 9 ou 10 ans. Elle vivait dans le harem de son père, entourée de femmes et de personnes de sa famille. On sait que les princesses de l’époque avaient très peu de contact avec l’extérieur, d’autant plus si elle était mariée. La princesse Taj était également jeune adolescente lors de son mariage.

Le père des princesses Esmat et Taj, le chah Nassereddine a régné jusqu’à son assassinat en 1896. Son fils, son petit-fils puis son arrière-petit-fils lui succéderont. Son arrière-petit-fils Ahmad Shah sera le dernier roi de Perse de la dynastie Kadjar (ou Qâjâr). Son premier ministre Reza Khan le renversera et sera proclamé roi, fondant la dynastie Pahlavi en 1925.

Le shah Nasserredine fut le père des princesses Esmat et Taj (Photo : Nadar, Domaine public)

Les princesses moustachues étaient-elles des icônes de beauté ?

Le chah Nassereddine avait reçu un appareil photo de la reine Victoria. Il fut l’un des premiers photographes dans son pays, et il a pris de nombreuses photos de sa famille, de son harem, de son quotidien. On sait grâce à ses nombreux albums photos que ses filles et les femmes de son très nombreux harem portaient des tutus, des vêtements confectionnés spécialement sort ordres du Roi, suite à un voyage en Russie, où il était tombé sous le charme des jupes des danseuses classiques.

Les femmes de la famille royale étaient bien en chair, un véritable critère de beauté à l’époque. Également, il a été rapporté que la pilosité sur le visage, comme les sourcils ou la moustache, étaient un signe de beauté. En réalité, il s’agissait plutôt de duvet au-dessus des lèvres. Plusieurs dessins de l’époque montrent qu’en Perse on aimait représenter des femmes avec des poils sous le nez.

Au centre, Fatemeh Khanom « Esmat al-Dowleh », à ses pieds, sa mère Taj al Dowleh (une des épouses du chah), et une fille d’Esmat (Photo : Qajar Women)

Afsaneh Najmabadi, professeure à l’université de Harvard, explique que la moustache était un critère de beauté dans le courant du 19e siècle. Rien ne permet cependant d’affirmer que les filles du shah Nessereddine étaient considérées comme les plus belles femmes du pays ni comme des icônes de beauté. Elles correspondaient simplement aux critères de beauté et certainement que leur position au sein de la société perse les rendait d’autant plus intéressantes. Néanmoins, rappelons qu’elles étaient mariées et que la population n’avait peut-être même pas accès à des images représentant toute la famille royale. Il est donc encore moins probable que l’on puisse parler d’une icône de beauté telle qu’on imagine une égérie de la mode à partir du 21e siècle.

Ces princesses perses féministes et progressistes

Malgré tous les éléments qui permettent de démystifier l’histoire des filles du roi Nesserddine, sœurs du roi Mozaffaredine Shah, tantes du roi Mohammad Ali Shah, leur mémoire mérite d’être honorée. Esmat et Taj sont connues pour avoir été les femmes les plus progressistes de leur époque.

À la mort de la princesse Taj, en 1936, on trouvera son journal intime, publié en 1982, Khaterāt-e Taj Saltaneh (« Les mémoires de Taj Saltaneh »), qui raconte précisément certains aspects de sa vie. Dans son autobiographie, elle critique le despotisme (et par la même occasion le règne de son frère Mozzaffaredine qui était un despote), elle se lamente du sort des femmes et de leur condition de vie. Taj était passionnée par les idées des Lumières et maitrisait bien le sujet de la Révolution française. Elle était devenue une partisane de la monarchie constitutionnelle.

Cette femme aux idées progressistes et presque clairvoyante, avait prédit un grand bouleversement dans le régime. Son frère Mozzaffaredine connaitra effectivement une rébellion, qui terminera par son assassinat. La dynastie Qadjar va se perpétuer mais au fil des ans, la tension monte, jusqu’à ce que le premier ministre Reza Khan renverse le roi et soit proclamé chah à sa place, en 1925, débutant la dynastie des Pahlavi.

« Quand le jour viendra où je verrai mon sexe émancipé et mon pays sur la voie du progrès, je me sacrifierai sur le champ de bataille de la liberté, et je verserai librement mon sang sous les pieds de mes cohortes d’amoureux de la liberté qui cherchent leurs droits », peut-on lire dans l’autobiographie de la princesse qui souhaitait dévoiler les femmes, considérant le port du voile comme un symbole d’infériorité.

Le roi Nessereddine avec à ses pieds quelques unes des femmes de son harem (Photo : DR)

Quant à Esmat, deuxième fille du roi Nessereddine, son père avait une grande confiance en elle. Parmi toutes ses filles, il l’avait choisie pour jouer le rôle d’hôtesse et de représentante de la famille royale lorsque des femmes étrangères séjournaient à la Cour. Son père lui avait transmis sa passion pour la photographie, la laissant même prendre des photos, ce qui était pourtant formellement interdit à l’époque. Esmat avait également appris le piano, là aussi une liberté que peu de femmes avaient.

La beauté ou non de ces princesses est malheureusement la seule chose qui intéresse ceux qui pensaient à travers ce mème créer le buzz. Les auteurs du buzz ont cherché à déposséder ces princesses de leur mérite, en les privant de leur nom et en les désignant par un nom unique, simple à retenir, mais pourtant incorrect. Ce mème a néanmoins le bénéfice de permettre aux plus curieux de faire quelques recherches et qui sait, de peut-être passer au-dessus de la question de la beauté pour essayer de mieux comprendre l’histoire de la Perse et de la vie au sein de la famille royale de la dynastie Qajar, qui a fourni 7 rois à la Perse, entre 1794 et 1925. Les Kadjar sont eux-mêmes originaires du Turkménistan.

Source : A Bit of History, Terre d’Iran, Cairn

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Nicolas Fontaine

Rédacteur en chef - Rédacteur sénior

Nicolas Fontaine est rédacteur web indépendant depuis 2014. Après avoir été copywriter et auteur pour de nombreuses marques et médias belges et français, il s'est spécialisé dans l'actualité des royautés par passion. Il est aujourd'hui rédacteur en chef d'Histoires royales.