Peut-on avoir de l’ambition quand on est un membre de la famille royale ?

Ambition. Voilà un terme galvaudé, qui dans la bouche des carriéristes, se transforme en qualité. Avoir de l’ambition ou être ambitieux est une envie de se donner les moyens, dans le but de réussir à obtenir ce que l’on veut. Dans notre société actuelle, la réussite est synonyme de progression sur l’échelle sociale, d’avancée hiérarchique. Il y a un besoin de se comparer et de contempler son avancée. À l’opposé, il y a le système monarchique. Aucune place pour les ambitieux. Ici, seule la règle arbitraire de la primogéniture compte. Le droit d’ainesse est une règle injuste mais vieille comme le monde, qui a fait ses preuves, car il suffit de s’y plier pour y trouver l’ordre et la stabilité, rendues possibles par l’abnégation de ses ressentiments.

Ambition, carriérisme, égalité, sont incompatibles avec la machine mise en place par le système monarchique basé sur une immuable injustice : une date de naissance (Photo : Avalon/ABACAPRESS.COM)

Une ambition à mettre au service des autres

Ambition : « Désir ardent d’obtenir les biens qui peuvent flatter l’amour-propre », selon Le Robert. La seule ambition possible lorsqu’on fait partie du système monarchique – autrement dit être né dans une famille royale -, est de flatter son amour-propre en réussissant à obtenir des résultats auprès de causes qui passionnent. Des causes et non des intérêts personnels, car il faut que le travail réalisé par la volonté de bien faire, soit bénéfique pour la population. Si ce n’est pas le cas, la population le fait savoir à coups de vindicte populaire.

Mériter d’être le premier et accepter de ne jamais le devenir

Naitre dans une famille royale, c’est obtenir un numéro. Naitre numéro 2, c’est observer la naissance du premier enfant de votre ainé, qui prendra votre place de second. Vous deviendrez troisième. Un deuxième enfant prendra ensuite votre place de troisième, et au bout de quelques années et d’une génération plus tard, vous vous retrouverez en bonne 10e place. Quelques décès vous permettront néanmoins de progresser vers le haut, à l’occasion.

À moins d’organiser un massacre de masse ou de déshériter tous vos cousins, vous n’obtiendrez jamais la première place. Et si vous l’obtenez, par l’un des mystères que l’histoire a déjà rencontré, il faudra l’accepter. Mais en aucun cas vous n’y arriverez parce que vous l’avez mérité. C’est bien là la force de ce système. Il n’y a rien à mériter. Arriver en tête, être le premier, n’a rien de gratifiant car vous ne l’aurez pas mérité. Bref, il n’y a aucune motivation à devenir numéro 1. Bien souvent, les numéros 2 n’envient pas le numéro 1 et ils se contentent de profiter de leur position : moins de responsabilités. C’est plus confortable.

Sans ambitions, pas de guerre d’égo, pas de comparaison possible, aucune prétention ni de coups dans le dos. Cela n’empêche pas celui qui aurait un minimum l’envie de bien faire, de le faire. Simplement, sa réussite ne sera pas valorisée par une promotion, un poste, un pouvoir de contrôle.

Il faut aimer les gens et vouloir servir. Lorsqu’il ne nous reste plus rien que le devoir, servir devient alors le seul but à poursuivre et ceux qui ont l’amour du travail bien fait, se réaliseront et trouveront leur épanouissement à travers des missions désintéressées mais réussies.

Ce genre de conditions ne fait plus rêver personne. Les sociétés actuelles poussent à la réussite, mais à une réussite jalonnée de succès personnels qui bien souvent se traduisent par une récompense qui flatte l’égo. Rassurez-vous, les récompenses et distinctions existent aussi chez les royautés. Princes et princesses entrent dans des ordres dynastiques, reçoivent des rubans et autres médailles, ainsi que des honneurs militaires, des patronages ou des fonctions honorifiques dans pléthore d’associations, et en guise de flatterie ils obtiennent des titres ronflants. Là, on retrouve l’égo et l’ambition qui peuvent bien entendu frapper à la porte, personne n’est à l’abri. Une seule envie reste inaccessible, obtenir le premier poste ! Celui-là est réservé à l’ainé, et c’est bien le seul qui soit d’ailleurs reconnu par la constitution et protégé.

Une machine désintéressée faite pour servir

Bien des personnes se sont heurtées à de telles conditions. Changer les règles du jeu est impossible. Avoir sa liberté est impossible. Une égalité de traitement entre le 1e, le 2, le 3e, est impossible si l’on ne souhaite pas abolir la seule règle qui garantit ce désintérêt pour l’ambition personnelle.

Autant de caractéristiques cadenassent le carcan rigoureux qui emprisonne les personnes qui sont nées dans une famille dont la machine est calculée pour servir. Ces personnes acceptent leur destin, car dès leur plus tendre enfance, on leur inculque que c’est à travers le service que l’on flatte son amour-propre. De temps en temps, une distinction ou quelques privilèges rendront la tâche plus facile et viendront flatter l’égo pour leur rappeler que ce plaisir n’est que le résultat d’une abnégation et d’un dévouement total, au point d’avoir abandonné ses désirs et projets de carrière pour accepter son destin.

Même des louables intentions ne pourront renverser le système

Être programmé à servir est un long cheminement, que bien souvent seuls ceux qui sont nés dans une famille partageant de telles valeurs peuvent comprendre. Les époux ou épouses de princes et princesses ont aussi ça en eux ou le développent. Quoi qu’il en soit, il est impossible de lutter contre ce système. Récemment, Meghan Markle s’est heurtée à ce renoncement de soi. Non pas que son ambition soit malsaine, imprégnée d’aspirations malhonnêtes ou guidée par des mauvaises intentions. Au contraire, sa voix et ses combats sont louables et seraient certainement plus utiles si elle avait une plus grande marge de manœuvre. Il apparait clairement que son épanouissement ne peut se concrétiser dans le carcan imposé par le système.

Habituée à se battre dans un milieu compétitif, habituée à faire entendre ses idéaux, Meghan Markle était vouée à ne pas trouver sa place au sein de la famille royale. Elle était vouée à être malheureuse, à être confrontée à de graves injustices, comme celle de n’être jamais que l’épouse du second. Lors de sa récente interview avec Oprah Winfrey, la duchesse de Sussex a à plusieurs reprises comparé sa condition à celle du frère de son époux. La primogéniture est injuste, car l’ordre imposé, qui lui engendre une différence de traitement, n’est basé que sur la notion arbitraire d’une date de naissance. Une notion difficile à accepter, quand la culture américaine, notamment, valorise le mérite et le succès obtenus en fonction de la capacité à dépasser les inégalités liées aux conditions de sa naissance.

On peut imaginer le choc, pour une Californienne indépendante, qui considère sa liberté d’agir, d’avancer et de progresser comme sa plus grande force. Elle est née sur un sol où le seul frein à la progression est d’avoir atteint le seuil de ses capacités intellectuelles, matérielles, spirituelles, physiques, relationnelles, financières. Et même dans ce cas-là, les freins peuvent encore tomber pour une poignée de surhommes qui s’en donnent les moyens, voulant arriver coute que coute à leurs fins. L’institution monarchique est traditionnelle, rigoureuse et surtout immuable. Peu importe combien l’on milite ou l’on crie pour se faire entendre. Peu importe les moyens déployés, la volonté, l’envie et le travail accompli, le système est établi, sur certains points de manière injuste. C’est la règle du jeu. Il faut l’accepter.

Tradition et conservatisme sont souvent utilisés pour décrire la Couronne. C’est vrai, si l’on décrit son système. Changer sa structure est impossible. Seule l’adaptation aux mœurs et aux règles de la société est possible, puisque la Couronne n’est pensée que dans un seul but, servir la société. Ainsi, accepter une femme sur le trône, défendre des causes sociétales humanistes, progressistes, voire avant-gardistes est devenu possible. Le plus bigot des monarques, le plus poussiéreux des princes et le plus asocial des ducs devra s’y faire. Il défendra des causes qu’il ne comprend pas toujours et servira une population pour laquelle il éprouvera quelques fois des distances. C’est là son sort. Celui d’être né, d’avoir un numéro, et de n’avoir aucune ambition autre que de s’épanouir en trouvant un intérêt à servir ceux qui, en échange de leur dévouement, accepteront de ravir de temps en temps son égo par l’utilisation de titres et la gesticulation d’une révérence.

Nicolas Fontaine

Rédacteur en chef

Nicolas Fontaine est rédacteur web indépendant depuis 2014. Après avoir été copywriter et auteur pour de nombreuses marques et médias belges et français, il s'est spécialisé dans l'actualité des royautés. Nicolas est aujourd'hui rédacteur en chef d'Histoires royales. nicolas@histoiresroyales.fr