Juan Carlos a reçu un « don gratuit » de 100 millions $ de la part de son « frère »

Le journal espagnol El País est entré en possession de documents qui servent aujourd’hui de preuves dans l’enquête suisse concernant l’origine de l’argent versé sur un compte appartenant au roi émérite Juan Carlos. Parmi ces documents, il y a le formulaire rempli à l’époque par le vérificateur des comptes, chargé d’enquêter sur l’origine des fonds auprès de ses clients, lorsque ceux-ci effectuent un transfert d’argent important. Ce document indique que les 100 millions $ qui ont été versés sur le compte de l’ancien chef d’État espagnol de la part de l’ancien roi Abdallah d’Arabie saoudite, sont « une donation ». La justice suisse enquête actuellement sur ce « don », soupçonnant le roi Juan Carlos de blanchiment de capitaux aggravé. L’argent aurait pu être envoyé pour remercier le souverain espagnol, suite à la réduction de 30% accordée par l’entreprise espagnole en charge des travaux de construction du train à grande vitesse entre Médine et La Mecque.

Le roi Abdallah a offert 100 millions de dollars à son « frère » Juan Carlos (Crédits : AFP)

Le transfert de 100 millions $ a été enregistré comme un « don gratuit »

En 2008, Arturo Fasana, gestionnaire de comptes de la banque privée suisse et familiale Mirabaud, a rencontré à deux reprises l’actuel ministre d’État saoudien, Adel Al-Joubeir, qui était à l’époque ambassadeur d’Arabie saoudite à Washington et conseiller du défunt roi Abdallah ben Abdelaziz. C’est ce qu’ont découvert les journalistes d’El País qui sont entrés en possession de documents, qui servent actuellement d’éléments au procureur général du canton de Genève, Yves Bertossa, qui enquête sur le transfert de 100 millions de dollars (qui équivalaient à l’époque à 64,8 millions d’euros) vers un compte ouvert au nom de la fondation panaméenne Lucum, appartenant à l’ancien roi d’Espagne.

Selon les documents, Arturo Fasana aurait accompli sa mission correctement, rencontrant à deux reprises, une fois à l’ambassade d’Arabie saoudite à Washington et une autre fois dans un terminal d’aéroport, l’actuel ministre Adel Al-Joubeir, qui représentait le roi Abdallah. Lors de ces rencontres, les papiers indiquent qu’Arturo a bien demandé à Abdel Al Jubeir la provenance des fonds et la raison du transfert, comme l’indique le document Know Your Client, qui sert à vérifier la légalité des sommes versées sur le compte. La case réservée à cet effet dans le formulaire indique : « donation ».

Le roi Abdallah a fait un don à son « frère » Juan Carlos

L’employé de la banque a confirmé au procureur que le formulaire avait été rempli à l’issue des entretiens qu’il s’était donné la peine d’organiser, avec le représentant du roi Abdallah. Néanmoins, lors de son interrogatoire avec le procureur Bertossa, Fasana a indiqué qu’il n’y avait aucun enregistrement ni aucun rapport écrit qui retranscrirait les dires de l’ambassadeur saoudien. Tous les témoignages sont oraux, et relèvent donc des dires des protagonistes. El País, qui a eu accès aux déclarations judiciaires, cite les propos d’Arturo Fasana, lorsque le procureur lui a demandé s’il avait bien pris toutes les mesures adéquates pour s’assurer qu’il ne s’agissait pas d’argent envoyé « pour services rendus ». Arturo Fasana s’est alors remémoré l’entretien avec l’ambassadeur : « Non, (il a dit que) c’était un cadeau pour “son frère” ».

Grâce à ces documents, le comité de conformité de la banque Mirabaud a donné son accord pour le transfert, qui a eu lieu le 8 août 2008. Le roi Juan Carlos apparait pourtant comme un PPE (ou PEP en anglais), auprès des autorités bancaires. Un PPE est une personne politiquement exposée, étant donné qu’à l’époque, il était encore chef d’État. Son statut de PPE aurait-il dû exiger d’amples vérifications de la part de la banque avant d’accepter le virement ? Toujours est-il que le transfert a eu lieu, l’argent ayant été reçu sur le compte suisse, avec pour envoyeur un compte du ministère des Affaires étrangères saoudien.

L’argent est ensuite transféré comme cadeau à Corinna Larsen

En 2012, très exactement 64,8 millions d’euros, soit la totalité du compte de la fondation Lucum, sont envoyés vers un compte de la banque Gonet and Cie à Nassau, au Bahamas. Ce compte caribéen appartient à Corinna Larsen, ancienne proche du roi Juan Carlos. Depuis toujours, elle affirme qu’il s’agit d’un cadeau du roi, comme l’indique son avocat, Robin Rathmell : « En 2012, notre cliente a reçu un cadeau non sollicité de la part du roi émérite. Il l’a décrit comme une forme de don pour elle et son fils, pour qui il avait de l’affection. Il avait passé plusieurs années en mauvaise santé pendant lesquelles notre cliente s’occupait de lui. Le don a été enregistré comme un cadeau et les banques ont effectué les vérifications de conformité et ont fait preuve de diligence raisonnable sur l’envoi des fonds. Notre client n’a pas sa place dans ces procédures et nous attendons leur conclusion rapide. » Entre 2016 et 2017, Corinna Larsen transfert ensuite pour environ 39 millions de dollars de cet argent, vers son compte privé à New-York. L’argent servira notamment à l’achat d’un appartement à Londres et pour rénover des biens.

Depuis quelques années, le compte en Suisse de la société panaméenne Lucum du roi Juan Carlos pose question. Son existence avait été rendue publique, notamment par les révélations de Corinna Larsen, anciennement connue comme Corinna von Sayn-Wittgenstein-Sayn. L’ancienne maitresse du roi avait révélé avoir reçu des sommes importantes de la part du roi émérite Juan Carlos, désigné comme son amant. Cette somme reçue sur un compte au Bahamas est la totalité des fonds appartenant à la fondation Lucum du roi émérite. L’instruction suit son cours mais elle s’est accélérée, lorsqu’il y a un mois, la presse a également révélé que Juan Carlos avait choisi pour mandataire principal, son fils Felipe, actuel roi d’Espagne. Dès le lendemain de la fuite dans la presse, le roi Felipe a annoncé renoncer à l’héritage de son père et également lui couper les vivres en le privant de la rémunération gouvernementale à laquelle il avait encore droit en tant qu’ancien chef d’État.

Autre source : El País

Nicolas Fontaine
Nicolas Fontaine

Rédacteur en chef - Rédacteur sénior

Nicolas Fontaine est rédacteur web indépendant depuis 2014. Après avoir été copywriter et auteur pour de nombreuses marques et médias belges et français, il s'est spécialisé dans l'actualité des royautés. Il est aujourd'hui rédacteur en chef d'Histoires royales. nicolas@histoiresroyales.fr