Boris 1e, le mystérieux roi d’Andorre venu de Russie

Comment Boris Mikhaïlovitch Skossyreff, un émigré russe passé par l’Angleterre, les Pays-Bas et l’Espagne est-il devenu le seul et unique roi d’Andorre ? Boris Skossyreff ou Skossyreff-Mavroussoff était également un arnaqueur notoire, un homme au passé trouble, qui s’était octroyé un titre de noblesse néerlandais, et qui pourtant réussit à régner sur Andorre, un des plus vieux pays du monde, qui fut fondé en 780 sous le règne de Charlemagne. Faut-il préciser que le règne de Boris 1er ne dura que 13 jours ? Quant à la suite de la vie du Boris 1e, elle est aussi trouble et mystérieuse que la première partie de sa vie.

Après plus de 1150 ans d’existence, Andorre est subitement devenue un royaume

Andorre a été fondée en 780 et elle adopta le paréage comme système de gouvernance en 1278. Le paréage est un ancien type de contrat féodal qui permet à deux souverains de posséder ensemble un même territoire. Depuis cette date, la principauté d’Andorre a pour chefs d’État deux co-princes. Le premier est l’évêque du diocèse catalan d’Urgell, en Espagne, le second était à l’époque le comte de Foix. Le comté de Foix est lui-même passé sous l’autorité du roi de Basse-Navarre, qui lui-même fut intégré au royaume de France lorsqu’Henri IV monta sur le trône. La principauté d’Andorre ne changea jamais son régime, même quand la monarchie fut abolie en France. Le chef d’État français étant resté le deuxième co-prince d’Andorre, il s’agit aujourd’hui du président français. Cette histoire est correcte, à l’exception près qu’elle a été interrompue durant deux semaines, au cours d’un bel été de 1934.

La Casa de la Vall où travaille le Parlement andorran

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Qui est Boris 1e, le premier roi d’Andorre ?

Boris Skossyreff (Борис Михайлович Скосырев) est né en 1896, à Vilnius, actuelle capitale de la Lituanie, à l’époque dans l’Empire russe. Il aurait fui l’empire en 1917 lors de la révolution et se serait réfugié en Angleterre. Il aurait beaucoup voyagé, en Sibérie, aux États-Unis et même au Japon en tant qu’espion et diplomate. Les informations concernant son passé sont parfois contradictoires, entre sa version des faits, les documents officiels retrouvés et la légende qui s’est créée autour de lui. On retrouve des traces officielles de son passage en Angleterre, comme en 1919, lorsqu’il est jugé à Westminster pour avoir émis des chèques sans provision. Il avait alors 22 ans et était connu comme traducteur de la Mission militaire japonaise.

Boris se retrouvera ensuite aux Pays-Bas. Il aurait fréquenté la Cour du pays et aurait peut-être eu un travail pour l’État. Il prétend que la reine Wilhelmina lui aurait offert un titre de comte d’Orange. Cette affirmation semble peu probable, d’autant plus qu’aucun écrit officiel ne le mentionne comme élevé au rang de comte. Il rencontre en 1925 la Française Marie-Louise Parat de Gassier et ils se marient en 1931. Bien que leur amour est rapporté comme compliqué, ensemble ils s’entendent bien lorsqu’il s’agit de monter des arnaques en tous genres, toujours dans le but d’escroquer de l’argent à des personnes fortunées. Le couple finit par se séparer.

L’arrivée de Boris Skossyreff en Andorre

C’est en 1934 que Boris Skossyreff arrive à Andorre avec Polly Heart, sa compagne de l’époque. Il avait entretemps fait un passage par Majorque, où il avait été expulsé pour troubles à l’ordre public. En Andorre, il se sent pousser des ailes et pris d’un élan messianique, il se rêve en souverain. Ses prétentions semblent louables. Andorre est alors un pays pauvre, isolé, rural. Boris imagine un pays riche, moderne, ultra libéral. Il a la vision d’un petit pays qui se calque à la fois sur la réussite de Monaco avec son casino et d’un paradis fiscal comme au Liechtenstein.

Quelques mois avant son arrivée, la jeunesse andorrane avait fait savoir son mécontentement quant aux conditions de vie. Boris put profiter de cette ambiance pour mettre son plan à exécution, sentant que le climat était propice au changement. Boris prit réellement le soin de parler aux paysans et petit à petit de s’immiscer dans les sphères politiques locales, de se faire connaître. Rapidement, l’ancien arnaqueur est devenu très populaire et les Andorrans commencèrent à apercevoir un futur plus brillant et progressiste grâce à lui. En mai 1934, le Parlement andorran émet toutefois un premier avertissement à son encontre, le mettant en garde de ne plus s’immiscer dans la politique du pays. Albert Lebrun, président français et par conséquent co-prince d’Andorre, exigea qu’il quitte le territoire, le 22 mai 1934. Il s’installa alors à l’hôtel de La Seu d’Urgell, la ville voisine dont l’évêque est le deuxième co-prince d’Andorre.

Photo d’Andorre-la-Vieille en 1930 (Crédits : Fons Fuillem de Plandolit / Arxiu Naciona)

Ce premier exil ne lui fait pas peur et Boris continue son travail. Il entame alors une vraie campagne marketing. Il imprime des affiches, des documents et répond à de nombreuses interviews afin de se faire connaitre et de se construire une image. Ce monarchiste convaincu prit pour allier le prince Jean d’Orléans, duc de Guise, prétendant au trône de France. Boris voulait dans un premier temps faire invalider le rôle du président français en tant que co-prince. Boris affirmait que le président français volait ce rôle au réel héritier des comtes de Foix, qui furent les premiers co-princes d’Andorre. L’idée était de faire comprendre que les Andorrans devaient subir les choix de régimes successifs des Français sans avoir leur mot à dire. 

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Vive le roi Boris 1e !

La campagne marketing de Boris bat son plein. Il s’autoproclame lieutenant du roi de France, bien que celui qu’il nomme « roi de France », à savoir le duc de Guise, reste plutôt méfiant et reste timide à ce sujet. Finalement, Boris rédige une nouvelle constitution pour Andorre, pleine de promesses de modernité et de libertés. En juillet 1934, il arrive à séduire tous les politiciens d’Andorre avec sa constitution. Le 6 juillet, il s’autoproclame Roi d’Andorre. Le 7 juillet, Pere Torres Riba, président du Conseil général des Vallées (actuel Conseil général, à savoir l’équivalent du parlement) convoque la chambre et lui demande de se réunir. Le lendemain, le 8 juillet, les députés votent l’instauration du royaume avec à sa tête Boris 1e. Le vote est unanime, à une voix près. Le représentant de la municipalité d’Encamp est le seul des 24 députés à ne pas lui accorder sa confiance.

Boris Skossyreff, futur roi d’Andorre, photo prise le 17 mai 1934 au Conseil général d’Andorre (Crédits : domaine public)

En échange de ses belles promesses de modernisation du pays, Boris 1e a demandé aux députés qu’il soit élu Roi. Ce privilège lui fut accordé et il commença à installer sa cour à Fonda Calones de San Julián de Loria, avant de s’installer à Andorre-la-Vieille. À cette époque, sa cour est composée de sa jeune amante britannique, Polly Heart, et d’une amie américaine fortunée, Florence Mazmon. D’un point de vue politique, il a toute la confiance et le soutien de Pere Torres Riba, dirigeant de l’assemblée. Il porte alors le titre de Boris Ie, prince des Vallées d’Andorre, comte d’Orange et baron de Skossyreff.

Le jour même de la proclamation du nouveau royaume, le 8 juillet 1834, Albert Lebrun, président français accepte cette décision. Il renonce à son titre de co-prince, ce titre n’apparaissant plus dans la nouvelle constitution à laquelle il accepte de se plier. En Espagne, ce changement de régime devait également être débattu par le Conseil des ministres. Mais cette victoire de Boris 1e ne fut que de courte durée. Le seul adversaire qu’il avait était le représentant d’Encamp, qui avait refusé de voter pour lui. Ce dernier alla immédiatement voir l’évêque d’Urgell et le mit au courant de cette prise d’indépendance.

Boris promet de former rapidement un gouvernement provisoire jusqu’à des prochaines élections, prévues pour le mois d’août. Il accorde des interviews en tant que nouveau roi. Il parle de son ambition d’enrichir le pays, de promouvoir le sport et les jeux. Un nouveau drapeau, avec une couronne en son centre, est adopté. Tout va très vite. De nouveaux timbres à son effigie sont commandés (mais lorsqu’ils arriveront en Andorre, son règne sera déjà terminé).

Le 10 juillet, lors du vote final au Parlement d’Andorre, la confiance au nouveau système monarchique a été renouvelée avec le même résultat, celui de 23 contre 1. Le 17 juillet la Constitution de l’État libre d’Andorre est publiée dans le Bulletin du gouvernement provisoire d’Andorre, décrétant une liberté politique et religieuse. C’en est trop pour l’évêque d’Urgell !

Fin de règne de Boris 1e… au bout de 13 jours

Le 21 juillet 1934, l’évêque d’Urgell, accompagné de 5 officiers de la Guarda Civil débarquent dans le royaume d’Andorre. Les soldats n’ont pas pris bien longtemps pour trouver Boris qui se trouvait dans la capitale. Il fut menotté et emmené hors du pays. Les jours suivants, il fut transféré vers un tribunal de Barcelone, puis de Madrid. Durant toute cette période, il continua à se comporter comme un monarque. Il rejoint ensuite le Portugal, puis s’exile à Tanger, Gibraltar, Aix-en-Provence. Durant la Seconde Guerre mondiale il est détenu dans un camp français. Les rumeurs disent qu’il a été libéré grâce à sa collaboration avec le Troisième Reich. Après la guerre, il vivra à Boppard, en Allemagne. Capturé par les Soviets en 1948, il sera emmené en Sibérie. Finalement, il est libéré en 1956 et retourne vivre à Boppard, jusqu’à sa mort, en 1989. De nombreux mystères continueront à planer sur les origines de Boris. Les autorités l’ont tantôt enregistré comme un homme blanc russe, tantôt comme un citoyen néerlandais (dont il avait bel et bien obtenu la nationalité) et enfin même comme un juif russe.

Le 21 juillet 1934, lors de l’expulsion de Boris 1e hors du pays, Andorre redevint une principauté et la vie reprit son cours, comme deux semaines auparavant.

Source : kingandorra

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Nicolas Fontaine

Rédacteur en chef - Rédacteur sénior

Nicolas Fontaine est rédacteur web indépendant depuis 2014. Après avoir été copywriter et auteur pour de nombreuses marques et médias belges et français, il s'est spécialisé dans l'actualité des royautés par passion. Il est aujourd'hui rédacteur en chef d'Histoires royales.