Habibullah Khan, l’émir d’Afghanistan franc-maçon, pacificateur et réformateur

Habibullah Khan, fils aîné de l’émir Abdur Rahman Khan est monté sur le trône le 1e octobre 1901, âgé de 29 ans, à la mort de son père. L’émir Habibullah Khan est connu pour avoir été le premier souverain afghan à avoir accepté une visite d’État à l’étranger, à avoir fait construire des écoles ou encore, modernisé le pays. Il était réputé pour ses réflexions basées sur l’intellect et il était passionné par la modernité et les valeurs plus libérales de l’Occident. Lors d’un voyage en Inde, il a exprimé sa volonté de se faire initier à la franc-maçonnerie. Inspiré par les valeurs qu’il y a trouvées, il rentrera dans son pays, déterminé à accomplir de grandes réformes. Le 20 janvier 2019, on commémorait le 100e anniversaire de sa mort. Habibullah Khan est mort assassiné en février 1919.

Sa Majesté Habibullah Khan, émir d’Afghanistan de 1901 à sa mort, en 1919. Souverain réformateur et premier dirigeant afghan franc-maçon. (Crédits : Domaine public)

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Habibullah Khan : L’émir réformateur de l’Afghanistan

En 1901, Habibullah Khan monte sur le trône d’Afghanistan. Lors de son discours d’intronisation, le nouveau dirigeant afghan fait part de son envie de réformer le pays, de créer une cohésion et une unité nationale mais aussi de former un gouvernement afghan centralisé. Dès 1904, il se distingue en fondant l’école pour garçons Habibya. Dans cette école, on pouvait y apprendre l’urdu mais aussi l’anglais, les mathématiques ou la géographie. Autant de matières qui jusqu’alors étaient plutôt rares, au vu de la politique conservatrice menée dans le pays. Modérons tout de même ses exploits en précisant que la plupart des ses bonnes actions se concentrait majoritairement sur Kaboul, par faute de moyens. La capitale devait comprendre environ 60 à 80 000 habitants, alors que le pays en comptait entre 4 et 6 000 000.

L’émir demanda à améliorer les moyens de communication, le commerce local. Il fit construire des routes, comprenant l’utilité des moyens de transport. Il fit également ouvrir un collège militaire pour offrir une formation d’officiers de qualité.

Jusqu’à ce jour où il surprit toute sa cour, en annonçant son voyage en Inde.

L’émir d’Afghanistan initié franc-maçon en Inde

En 1907, l’émir Habibullah Khan répondit favorablement à l’invitation de Gilbert Elliot-Murray-Kynynmound, 4e comte de Minto et 16e vice-roi des Indes. Le gouvernement britannique l’invitait à venir découvrir l’Inde, en tant que chef d’État voisin. Ce voyage surprit toutes les hautes instances afghanes, l’émir étant entouré principalement de mollahs comme conseillers.

Sir Henry McMahon fut le guide de l’émir d’Afghanistan pendant son séjour en Inde (Crédits : Domaine public)

C’est le lieutenant-colonel Henry McMahon, chef commissaire du Baloutchistan, qui fut chargé par le gouvernement britannique, d’accompagner l’émir durant tout son voyage en Inde. L’émir est arrivé le 2 janvier, dans une localité à la frontière entre l’Inde et l’Afghanistan. L’émir rencontre celui qui allait être son guide pendant ce voyage de plusieurs semaines. Les deux hommes se sont très bien entendus. Dans ses mémoires, Sir McMahon décrira l’émir comme un « homme intellectuellement supérieur et étonnamment bien informé sur des sujets variés », alors que celui-ci n’avait jamais mis un pied hors de son pays jusqu’alors.

Au bout de quelques jours, l’émir fait savoir à son guide britannique qu’il souhaite être initié à la franc-maçonnerie. Sir McMahon est très surpris. Il avouera dans ses mémoires qu’il n’a jamais compris qu’elles étaient les motivations premières de cette demande, ni où l’émir avait pu apprendre des choses concernant la franc-maçonnerie. Ne comprenant pas le motif de sa demande, Sir McMahon préfère ne pas donner de suite. Sir Henry McMahon précisera dans ses mémoires que l’émir avait reconnu des symboles maçonniques sur les tombes de empereur moghols, lorsqu’il a effectué avec lui différentes visites, notamment à Delhi, ce qui prouvait sa connaissance opérative de la maçonnerie.

Quelques jours plus tard, le 22 janvier, l’émir revient à la charge et insiste. Il fait alors savoir à Henry McMahon qu’il s’agit d’une volonté qui lui tient particulièrement à cœur. Il le supplie de l’aider, car c’est un désir qu’il a depuis longtemps. Face à une telle insistance, le lieutenant-colonel contacta Lord Kitchener, un Britannique franc-maçon, Grand-Maître du district du Pendjab et Commandant en chef de l’Inde. La seule loge maçonnique en Inde qui aurait pu le recevoir se trouvait à Calcutta et était normalement réservée aux civils et militaires britanniques. Le temps presse, nous sommes le 22 janvier, et le programme officiel de l’émir indique qu’il visitera Calcutta, le 28 janvier et il devait y rester pendant une semaine. Il restait donc 6 jours aux Britanniques pour organiser l’initiation de l’émir.

Lord Herbert Kitchener, Commandant-en-chef de l’Inde, Grand Maître du district du Pendjab, plus tard 1e comte Kitchener et Secrétaire d’État de Guerre, ici en 1910, 3 ans après sa rencontre avec l’émir Habibullah Khan (Crédits : Domaine public)

Le calendrier faisait bien les choses, puisqu’au même moment, le prince Arthur, duc de Connaught, fils de la reine Victoria était en déplacement au Ceylan. Le duc de Connaught était le Grand Maître de la Grande Loge Unie d’Angleterre et sa présence sur le continent indien facilita les échanges. Pour simplifier le processus d’admission de l’émir, des ayants-droits lui ont été accordés et Lord Kitchener s’est arrangé pour être personnellement présent lors de son initiation à la Loge Concordia n° 3102 à Calcutta. Il deviendra même son parrain.

Toutes les communications à ce sujet furent extrêmement secrètes. Il en allait de la vie de l’émir. Son voyage en Inde était déjà extrêmement mal perçu par ses conseillers. Durant sa longue absence, il craignait également que des dissidents en profitent pour prendre sa place. Et surtout, jamais son peuple ne pouvait savoir qu’il avait été fait franc-maçon. Il fallut donc user de stratagèmes dignes d’un film d’espionnage pour organiser l’initiation de l’émir. Le 2 février 1907, l’émir est à Calcutta, entouré de toute sa délégation qui ne le quitte pas d’un pouce. Il est invité à un diner avec le Commandant en chef de l’Inde, Lord Kitchener. L’émir demande à ses conseillers de le laisser aller seul à ce diner, en prétextant vouloir marquer son respect pour Lord Kitchener en acceptant son invitation personnelle et privée. Par chance, il est libre de s’y rendre seul.

Convocation à la demande de procéder de façon la « plus stricte, privée et confidentielle » à l’initiation avec « dispenses » de Sa Majesté Habibullah Khan, émir d’Afghanistan (Crédits : WikiCommons)

Accompagné de Sir Henry McMahon, Habibullah Khan rencontre Lord Kitchener, ils dînent et immédiatement après, ils se rendent au Temple maçonnique de la Loge Concordia. Le même jour, lors d’une seule cérémonie, Habibullah Khan fut reçu franc-maçon, passé compagnon et élevé à la maitrise. Le Député Grand Maître du district du Bengale dirigea la cérémonie, et l’émir eut pour parrain Lord Kitchener, qui maçonniquement était le Grand Maître du district de Pendjab et civilement était le Commandant en chef de l’Inde. Son second parrain fut Sir W. Burkit, Grand Maitre du district du Bengale, et civilement Juge en chef des Provinces unies. Pour la petite histoire, l’émir d’Afghanistan avait fait savoir qu’il était impensable pour lui d’être reçu sans comprendre ce qu’il se passait durant la cérémonie. Comme sa connaissance de l’anglais était relativement bancale, il fallut lui traduire la majorité des passages du rituel dans sa langue, le dari (persan afghan). Les rapports écrits de cette tenue feront état de la longueur inhabituelle de la cérémonie, notamment à cause de sa traduction. Le discours de bienvenue de Lord Kitchener à son nouveau  filleul fut lui aussi extrêmement long et intéressant… et traduit simultanément en persan. Lord Herbert Kitchener, qui est dorénavant lié par le serment à son filleul, sera plus tard créé 1e comte Kitchener, deviendra consul-général de l’Égypte, et même secrétaire d’État de la Guerre, pendant la Première Guerre mondiale, un détail pas si anodin pour la suite de l’histoire.

Pour marquer sa gratitude envers sa nouvelle loge, l’émir offrit une tasse en argent et la copie du Coran sur lequel il prêta serment ce jour-là est toujours exposée dans la bibliothèque de la Grande Loge Unie d’Angleterre, à Londres.

Durant tout le reste du séjour en Inde, l’émir ne put s’empêcher de se remémorer les évènements qui se sont déroulés cette nuit-là, créant des apartés complices avec son guide, Sir McMahon. Lorsque les deux hommes se quittèrent, à la fin du voyage, Habibullah Khan lui garantit que jamais il n’oublierait ce qui les liait à présent, mais aussi ce qui le liait à la Grande-Bretagne.

Une fidélité infaillible… même pendant la guerre

De retour dans son pays, bien vite la rumeur sur son appartenance à la franc-maçonnerie s’amplifia. Pour mettre fin aux rumeurs, le souverain tint un darbar, une audience publique, durant laquelle il annonça qu’il n’était pas franc-maçon mais bien franc-maçon et fier de l’être. Étonnamment, malgré les critiques, les remontrances, les menaces qu’il reçut de son entourage, cette affirmation claire et précise permit de dissiper ce problème.

Durant la Première Guerre mondiale, l’émir a maintenu la neutralité de son pays. Pourtant, le sultan de l’Empire ottoman lui faisait de nombreux appels du pied. Plusieurs expéditions allemandes dans le pays avaient également pour mission de le rallier de leur côté. Les deux grandes puissances lui promettaient plus de pouvoirs et d’agrandir son territoire. Mais l’émir ne céda pas et tint la promesse qu’il avait faite à ses frères britanniques. Mieux que cela, il joua un rôle très important à la frontière de son pays avec l’Inde. Réussissant à maintenir la paix durable dans la zone, les Britanniques envoyèrent les soldats indiens (devenus inutiles dans leur région) sur d’autres fronts, notamment en Europe. L’émir avait tenu sa promesse et sa fidélité, notamment envers son parrain, devenu alors secrétaire d’État de la Guerre, sous le gouvernement Asquith.

L’assassinat de l’émir Habibullah Khan

Le 20 février 1919, l’émir Habibullah Khan est assassiné dans sa tente, alors qu’il était en voyage de chasse avec une partie de sa cour. Autour de lui, il y avait notamment son fils aîné Inayatullah, son frère Nasrullah et son Commandant-en chef. Plusieurs rumeurs ont circulé quant à son assassinat et plusieurs personnes seront exécutées. Il semblerait que l’assassin soit un espion indien. Plusieurs informations discordantes peuvent se trouver à ce sujet.

À la mort d’Habibullah Khan, c’est son frère Nasrullah qui s’autoproclame souverain, soutenu par le fils aîné d’Habibullah. En apprenant la nouvelle, Amanullah, un autre fils d’Habibullah prend possession du Trésor à Kaboul et organise un coup d’État contre son oncle. Nasrullah ne reste émir que 7 jours, Amanullah réussissant à la capturer et l’emprisonner. Le nouvel émir Amanullah mena une enquête et il semblerait que Nasrullah faisait partie de ceux qui auraient fomenté l’assassinat d’Habibullah. Pour cette peine, Nasrullah fut exécuté un an plus tard.

Sa Majesté Habibulla Khan, entouré de deux de ses fils, le prince Amanullah, qui lui succéda puis devint roi et le prince Inayatullah qui fut aussi roi pendant 3 jours, avant que la famille parte en exil, chassée par les intégristes

Habibullah Khan restera dans les mémoires comme le dirigeant afghan qui réussit à maintenir la paix dans son pays durant la Première Guerre mondiale malgré les avantages conséquents que lui faisait convoiter l’alliance germano-turque. Le souverain a permis d’amener un vent de modernité dans ce pays conservateur. Malgré tout, d’un point de vue personnel, l’émir était un homme traditionnel. Comme le voulaient les règles islamiques de son pays, il avait quatre femmes officielles. Pour respecter les traditions tribales, il avait en réalité une trentaine d’épouses, chacune provenant d’une tribu du pays. En tout, il aurait eu plus d’une cinquantaine d’enfants.

Son fils, Amanullah Khan qui lui avait été fidèle et qui lui succéda (mis à part le règne de 7 jours de Nasrullah), devint le premier roi d’Afghanistan en 1926, connu sous le nom d’Amanullah Shah. Amanullah a voulu continuer les réformes de son père. Il voyagera encore plus loin que lui afin d’observer l’industrialisation en Europe. En revenant de son voyage, il entreprend de grandes réformes, ce qui déplait aux intégristes. Un mouvement de révolte est créé et des milices rebelles se font menaçantes. Il accepte d’abdiquer en faveur de son frère, Inayatullah. Ce dernier ne resta roi que 3 jours, le temps de comprendre que sa vie était en danger. Amanullah et son frère Inayatullah se sont exilés à Rome, en s’enfuyant par l’Inde. Leurs descendants vivent à présent entre l’Italie, la Suisse, Kaboul et les États-Unis.

Sources : Encyclopædia Britannica, Wikipédia, Wikipédia, Scottish Rite Masonic Museum & Library

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Nicolas Fontaine

Rédacteur en chef

Nicolas Fontaine est rédacteur web indépendant depuis 2014. Après avoir été copywriter et auteur pour de nombreuses marques et médias belges et français, il s'est spécialisé dans l'actualité des royautés. Nicolas est aujourd'hui rédacteur en chef d'Histoires royales. nicolas@histoiresroyales.fr