L’archiduc Guillaume qui aurait pu régner sur l’Ukraine sous le nom de Vasyl Vychyvany 

Descendant des empereurs du Saint-Empire, des rois de France, d’Espagne et des Deux-Siciles, c’est un véritable amour pour les Ruthènes qui feront de Guillaume d’Autriche-Teschen le meilleur candidat pour diriger l’Ukraine libre. L’archiduc Guillaume est connu en Ukraine sous le nom de Vasyl Vychyvany et est encore considéré comme un héros national.

Lire aussi : Les nécropoles de la famille impériale russe : la cathédrale Pierre-et-Paul et le mausolée des grands-ducs

Un archiduc éduqué « à la polonaise » et passionné par l’Ukraine

L’archiduc Guillaume de Habsbourg-Lorraine est né le 10 février 1895, en Dalmatie, actuelle Croatie, dans le palais de sa famille sur l’île de Lošinj. Ses deux parents sont archiduc et archiduchesse d’Autriche, issus de branches différentes de la dynastie Habsbourg-Lorraine.

Sa mère, l’archiduchesse Marie-Thérèse descendait de la branche ayant régné sur le grand-duché de Toscane. Son père, l’archiduc Charles-Étienne, descendait de la branche qui avait hérité du duché de Teschen, en Haute-Silésie (aujourd’hui connu comme Cieszyn, en Pologne). Charles-Étienne se trouvait en Dalmatie, au moment de la naissance de Guillaume, car il était à cette époque capitaine dans la marine impériale austro-hongroise dans la région.

L’archiduc Charles-Etienne d’Autriche-Teschen et son épouse, l’archiduchesse Marie-Thérèse d’Autriche-Toscane, avec leurs six enfants, dont Guillaume (Photo : domaine public)

En 1804, lors de la chute du Saint-Empire, l’immense empire habsbourgeois s’est lui aussi effondré pour se reformer en empire d’Autriche. Après la défaite de l’Autriche lors de la guerre austro-prussienne de 1866, l’empire change de régime et accepte le compromis austro-hongrois, qui consiste à devenir en 1867 une double monarchie, celle d’Autriche-Hongrie.

C’est dans cet immense empire, à la fois morcelé culturellement et unit politiquement, que les nombreux membres de la famille de Habsbourg-Lorraine, issus eux-mêmes de différentes branches et ayant adopté des mœurs locales, tentent de maintenir les territoires en place pour le compte d’une couronne unique. L’archiduc Charles-Étienne, petit-fils d’un duc de Teschen et cousin des ducs en titre, était impliqué politiquement dans les territoires polonais. Au nom de la couronne autrichienne, Charles-Etienne recevait les doléances de notables, politiciens et personnalités locales. Il fut également à deux doigts de devenir le nouveau roi de Pologne.

Charles-Étienne de Habsbourg-Lorraine-Teschen était pressenti pour devenir le souverain du nouveau royaume de Pologne à l’issue de la Première Guerre mondiale (Photo : domaine public)

En pleine Première Guerre mondiale, le chancelier de l’Empire allemand, Theobald von Bethmann Hollweg, projette de mettre sur pied un royaume de Pologne, à l’issue de la guerre. En offrant ce territoire au cousin de l’empereur d’Autriche, Bethmann imaginait que le nouveau roi lui serait redevable et deviendrait donc un allié, tout en garantissant des bonnes relations avec l’Autriche. En 1917, le chancelier allemand offre officiellement la couronne du projet de royaume de Pologne à cet archiduc habsbourgeois. Ce royaume de Pologne n’a existé sur papier que de 1916 à 1918, puisque la guerre se termina avec la défaite des deux empires. Ils furent démantelés et le projet du royaume de Pologne tomba à l’eau.

Au même moment, le fils du roi virtuel de Pologne, l’archiduc Guillaume, fut lui aussi convoité et envisagé comme futur dirigeant d’un nouveau territoire indépendant. L’archiduc Charles-Étienne avait voulu transmettre sa passion pour la Pologne à ses enfants. Une de ses filles épousera un prince Radziwiłł et une autre un prince Czartoryski, réalisant le rêve de Charles-Étienne de « poloniser » cette branche de la famille. Pour l’archiduc Guillaume, cette passion dépassera les frontières polonaises pour s’intéresser aux voisins, les Ukrainiens.

Guillaume de Habsbourg-Lorraine (Wilhelm von Habsburg-Lothringen, en allemand), surnommé Willy, développe une passion pour l’Ukraine, après un voyage en 1912. Selon Euromaidan, il a alors 17 ans quand il découvre par lui-même la richesse de cette culture, intrigué par la mauvaise réputation faite à cette partie reculée de l’empire. Il a embarqué seul à bord d’un train pour se rendre dans cette contrée que l’on disait peuplée de bandits.

« Les Polonais les appelaient « Rusyns » et parlaient d’eux comme de voyous et de bandits. Je croyais vraiment que les Ukrainiens qui vivaient si près de Zywiec étaient des voyous sauvages », a écrit l’archiduc dans ses notes de voyage. « J’ai voyagé très loin, cherchant partout ces voyous et ces bandits ukrainiens. En vain… J’ai été déçu. Je suis revenu à Zywiec un homme changé ». Zywiec était le lieu où vivait sa famille lorsqu’elle était en Pologne.

Outre les régions administratives complexes qui composent l’Autriche-Hongrie, ce vaste territoire comprend de nombreuses populations aux ethnies différentes. Ce multiculturalisme se traduit par des langues, des traditions et des religions différentes. On retrouve l’ethnie allemande dans la partie autrichienne. Les parties de Bohème et de Moravie sont principalement composées de Tchèques et d’Allemands. En Carniole, on trouve des Slovènes. Les Serbo-Croates se retrouvent dans le sud de la Hongrie, en Dalmatie et en Bosnie-Herzégovine. La Hongrie est principalement composée de Hongrois et de Roumains. Quant à la Galicie et Lodomérie, elles abritent les Ukrainiens.

La Galicie est une province rattachée à l’empire d’Autriche en 1772. Sa voisine, la province de Bucovine a rejoint l’Autriche en 1849 et la Ruthénie était déjà sous le contrôle autrichien depuis 1699. Ces trois provinces du nord-est de l’Autriche-Hongrie se trouvent (en partie) dans le sud de l’Ukraine actuelle.

Passionné par ces régions, par leur histoire, leur population ukrainienne et leur héritage culturel des Ruthènes, l’archiduc Guillaume s’engage militairement dans cette partie la plus rurale de l’empire. Il rejoint la légion ukrainienne durant la Première Guerre mondiale, où il crée un régiment de 4000 hommes, et devient très populaire dans la région.

Lire aussi : François-Antoine de Méan, le dernier prince-évêque de Liège : un souverain devenu primat de Belgique

L’archiduc qui voulait devenir roi d’Ukraine

L’archiduc adopte un nom ukrainien et se fait connaître comme Vasyl Vyshyvany (Васи́ль Виши́ваний), traduit en français par Basile le Brodé. L’étymologie du prénom est à la hauteur de ses prétentions dans la région. Basileus signifie « roi » en grec. Quant à vyshyvka, qui signifie « broderie » en ukrainien, il s’agit d’un des arts les plus ancestraux de la région. La broderie ukrainienne est connue pour ses tissages de motifs rouges et blancs appelés rushnyk.

L’archiduc Guillaume d’Autriche, qui porte une écharpe aux motifs rushnyk, s’est fait connaître comme Vasyl Vychyvany (Photo : Domaine public)

Alors que l’Allemagne et l’Autriche se mettent d’accord pour accorder le trône de Pologne à Charles-Etienne de Habsbourg-Lorraine-Teschen, les deux empires sont en désaccord concernant l’avenir de l’Ukraine. L’empereur autrichien émettait l’éventualité d’offrir cette position à son cousin, Vasyl Vyshyvany, fils de Charles-Etienne. L’Allemagne, elle, soutenait plutôt la candidature de Pavlo Skoropadsky. L’archiduc fit un voyage en 1916 jusqu’à la Cour de Vienne pour tenter de présenter son projet de grand-duché d’Ukraine.

L’archiduc Guillaume a tenté de devenir le souverain d’un territoire ukrainien indépendant. Ici photographié en 1918 à côté du colonel Kazimir Guzhkovsky (Photo : domaine public)

Lire aussi : Les origines des princes de Liechtenstein : d’un château autrichien à la dernière monarchie du Saint-Empire

À la fin de la Première Guerre mondiale, en 1918, l’empire d’Autriche est démantelé et ses parties ukrainiennes se regroupent en République de Galicie, avec à sa tête Yevhen Petrouchevytch. Un an auparavant, après la Révolution russe, les territoires ukrainiens, anciennement regroupés dans l’empire de Russie, avaient pris leur indépendance sous le nom de République populaire ukrainienne.

On soupçonne Vasyl d’être impliqué dans plusieurs complots contre le nouveau pouvoir en place qu’il jugeait trop faible pour garantir la souveraineté ukrainienne. Après avoir erré dans les Carpates et trouvé refuge dans les monastères, il est arrêté en Roumanie en 1919 et jeté en prison. En 1919, la République de Galicie et une partie de la République populaire ukrainienne fusionnent. Vasyl Vyshvany, une fois sorti de prison, il ne réclame aucun rôle ni pouvoir et prête d’ailleurs allégeance à ce nouvel État dont il reconnaît sa souveraineté, heureux que les Ukrainiens aient enfin leur propre territoire.

À partir de l’annexion de la république ukrainienne à l’URSS, Vasyl, anti-bolchevique notoire, fuit la république socialiste soviétique d’Ukraine n’étant plus en sécurité. Il s’oppose aussi à son père qui lui continuait de soutenir la Pologne. Déshérité et rejeté par sa famille, Guillaume trouve refuge à la cour d’Espagne, auprès de son cousin, le roi Alphonse XIII. Il en profite pour demander des subsides espagnols pour la cause ukrainienne, ce qu’on lui refuse.

L’archiduc va devenir un militant pro-ukrainien de premier plan, sillonnant l’Europe en recherche de soutiens. Il s’installe notamment à Paris, puis en Italie, et à Vienne. Après soutenu la montée du mouvement fasciste en 1938, il change radicalement de position, comprenant que les Nazis n’accorderaient jamais les conditions qu’il souhaitait pour l’Ukraine. Devenu un membre de la résistance anti-allemande, il est arrêté à Vienne par la Gestapo.

En 1944, il sera recruté par le Royaume-Uni et deviendra un espion britannique, avant de rejoindre peu de temps après les services secrets français. Après la guerre, alors que Vienne est occupée par les Russes, il est arrêté en 1947 et envoyé à la prison Lukyanivska de Kiev. Selon la Croix-Rouge, il serait mort en prison de la tuberculose le 18 août 1948. Son lieu de sépulture est inconnu.

L’archiduc Guillaume d’Autriche-Teschen peu de temps avant son arrestation à Vienne en 1947 (Photo : domaine public)

Il existe plusieurs versions de sa mort. Selon certains, il serait décédé en 1955 dans une autre prison, après avoir été torturé. Le journal anglophone Denh de Kiev penche plutôt pour cette version.

Monument en mémoire de Vasyl Vachyvany à Kiev (Photo : Wikimedia Commons-CC.4.0)

Aujourd’hui encore, l’archiduc Guillaume, connu comme Vasyl Vychyvany, est considéré comme un héros ukrainien. Son héritage familial européen fait aussi de lui l’icône rêvée des Ukrainiens proeuropéens. « Il existe de nombreuses preuves que l’Ukraine européenne n’est pas seulement un concept géographique. Ce concept est aussi mental et historique », peut-on lire dans les colonnes de Denh. « Des personnages historiques comme Vyshyvany sont des exemples révélateurs et inspirants en cette période où nous façonnons nos positions nationales et étatiques », expliquait une experte ukrainienne en sciences politiques à ce journal, en 2018. « Toutes ces histoires améliorent notre position, y compris sur la scène internationale, où nous devons devenir une présence incontournable. »

Nicolas Fontaine

Rédacteur en chef

Nicolas Fontaine est rédacteur web indépendant depuis 2014. Après avoir été copywriter et auteur pour de nombreuses marques et médias belges et français, il s'est spécialisé dans l'actualité des royautés. Nicolas est aujourd'hui rédacteur en chef d'Histoires royales. nicolas@histoiresroyales.fr