Les origines des princes de Liechtenstein : d’un château autrichien à la dernière monarchie du Saint-Empire

La dynastie des Liechtenstein est l’une des plus anciennes familles au monde régnant encore aujourd’hui sur un territoire. Si la famille existait déjà au 12e siècle, sa souveraineté sur la Principauté portant leur propre nom, ne date que du 18e siècle. Retour sur l’histoire de cette noble famille de propriétaires fonciers, qui aurait pu ne jamais régner si elle n’avait pas acheté deux parcelles de quelques milliers d’hectares coincés dans les Alpes, à l’extrémité du Saint-Empire.

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L’origine des Liechtenstein en Autriche et le début de leur intérêt en Moravie

Perché sur une crête rocheuse à 300 mètres au-dessus du niveau de la mer se trouve le château de Liechtenstein. Construit au 12e siècle à la lisière de la Wienerwald (les bois de Vienne), le château de Liechtenstein est situé dans la bourgade actuelle de Maria Enzersdorf, à 15 km au sud du centre de la capitale autrichienne.

C’est vers 1135-1140 qu’un certain Hugo von Petronnell, probablement un homme de main des seigneurs de Schwarzenburg-Nöstach, a posé la première pierre du château. On lui donnera la nom de château de Liechtenstein en référence à la blancheur des pierres utilisées pour sa construction, «liechtenstein» voulant dire «pierre étincelante». Hugo von Petronell, qui répondait par d’autres patronymes et surnoms, prendra le nom de son château. Hugo von Liechtenstein est le premier à porter ce nom.

La château de Liechtenstein construit au 12e siècle à Maria Enzersdorf (Photo : Wikimedia Commons)

Au milieu du 13e siècle, après divers guerres, batailles et traités entre souverains, Ottokar II, fils du roi Venceslas 1e de Bohême, veut rester en bon terme avec la noblesse d’Autriche et de Moravie. En 1248, un certain Heinrich de Liechtenstein se range auprès d’Ottokar lors des négociations menées en vue d’obtenir l’Autriche. Pour le récompenser de sa fidélité et son aide, Ottokar offre comme possession personnelle à Heinrich de Liechtenstein le fief de Nicolsbourg, en Moravie du Sud, aujourd’hui une ville de 7500 habitants appelée Mikulov. Une fois Ottakar II devenu duc d’Autriche, roi de Bohême, margrave de Moravie, Heinrich restera dans son cercle de proches conseillers et sera nommé dans le cercle ministériel, une sorte d’assemblée de nobles agissant en l’absence du souverain.

Heinrich de Liechtenstein deviendra gouverneur de province de Styrie, le 24 mai 1260. Les seigneurs de Liechtenstein avaient obtenu Nicolsbourg et d’autres villages de la région, ce qui déplaça leur attention vers la Moravie du Sud, où ils s’étaient véritablement établis, perdant alors peu à peu de l’intérêt pour leur vieux château de Liechtenstein. En 1375, le deux frères Albert et Léopold, qui co-régnaient sur le duché d’Autriche se séparent et se partagent leur territoire. Aux alentours de cette date, le duc Albert III s’empare du château de Liechtenstein délaissé par ses propriétaires initiaux.

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Le premier prince de Liechtenstein

Les seigneurs de Liechtenstein, devenus seigneurs de Nicolsbourg (Nikolsburg) ont fait construire des châteaux et ont aménagé leurs différents territoires reçus en Moravie. En 1391, à Valtice (Feldsberg, en allemand), à une dizaine de kilomètres de la bourgade de Nicolsbourg, il font construire un château. Le château de Valtice restera le point d’ancrage de la famille installée dans cette somptueuse bâtisse conçue par le maitre d’œuvre italien Martinelli.

Le château de Valtice (ou Feldsberg, en Moravie), actuellement République tchèque (Photo : Wikimedia Commons)

Au 17e siècle, l’histoire de la famille des seigneurs de Liechtenstein prend un autre tournant. C’est dans leur château de Valtice, à la frontière autrichienne, qu’Anna Maria von Ortenburg, petite-fille du comte Ulrich II d’Ortenbourg, accouche d’un petit garçon vers 1569. Le petit Charles est le premier fils d’Anna Maria et de son époux, Hartmann II de Liechtenstein.

Charles, élevé dans la foi évangélique luthérienne, comprendra vers l’âge de 30 ans que sa conversion au catholicisme pourrait l’aider dans sa carrière. Le noble parvint à se faire une place à la cour de l’empereur Rodolphe II du Saint-Empire, également roi de Bohême et duc d’Autriche. Sa conversion confessionnelle lui permit de devenir intendant ou grand chambellan de l’Empereur. Ses frères, Maximilian et Gundaker, qui s’étaient également convertis, obtinrent des postes importants. L’un militaire, deviendra maréchal, l’autre bénéficia d’avantages politiques et contribua à l’agrandissement des possessions de la famille.

Charles de Liechtenstein devient le premier prince de Liechtenstein suite à sa conversion au catholicisme et à son soutien à l’empereur Rodolphe II, en 1608 (Photo : domaine public)

En soutenant Rodolphe II dans la guerre qui l’opposait à son frère Maximilien, Charles de Liechtenstein fut récompensé d’un titre. Rodolphe II l’éleva au rang de prince héréditaire en 1608. Comme d’autres nobles catholiques fidèles à l’empereur, la famille de Liechtenstein profita de l’expropriation des partisans du soulèvement de Bohême après 1619 pour récupérer des territoires. Charles et ses frères ont par exemple reçu Ostroh et Krumlov. Gundaker profitait des seigneuries familiales de Wilfersdorf et Ringelsdorf.

En 1614, Charles reçut un autre cadeau de l’empereur Ferdinand II (successeur de Matthias 1e, lui-même successeur de Rodolphe II). Il devint propriétaire du duché d’Opava, appelé duché de Troppau, en allemand. Ce territoire est situé en Silésie, à la frontière polonaise. Enfin, après la bataille de la Montagne-Blanche, l’une des premières et des plus importantes batailles de la guerre de Trente Ans, Ferdinand II offre encore à son fidèle prince de Liechtenstein le duché de Krnov, appelé duché de Jägerndorf en allemand. Le duché de Troppau et le duché de Jägerndorf étant voisins, ils fusionnent en 1623. Aujourd’hui encore, le souverain de la principauté de Liechtenstein fait usage du titre de duc de Troppau et Jägerndof (ou en français, duc d’Opava et Krnov).

Maximilian, le frère de Charles et Gundaker, préféra séjourner dans le château de Rabensburg. Maximilian est mort sans enfants en 1645. Ses biens seront partagés entre son frère Gundaker et son neveu, Charles-Eusèbe, fils de son frère Charles déjà décédé.

Maximilian avait surtout dédié une partie de sa vie à la construction du monastère des Minimes, à Vranov, afin de laisser un héritage symbolique aux futurs générations, étant incapable de laisser derrière lui un héritier. En 1617 avait été construite l’église de Nativité-de-la-Bienheureuse-Vierge-Marie à Vranov. Quinze ans plus tard, il invite les frères des Minimes, en provenance d’Italie, à construire un cloître autour de l’église. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, la nécropole du couvent des Minimes servira de dernière résidence aux princes de Liechtenstein.

Dès la création du titre de prince pour Charles de Liechtenstein en 1608, ses frères Maximilan et Gundaker avaient accepté de former une sorte de dynastie autour de leur titre princier, à savoir que le prince de Liechtenstein suivant serait le descendant de Charles et que le titre serait transmis ainsi de suite de façon héréditaire de père en fils. Les membres de la famille de Liechtenstein ont continué à se partager leurs domaines, châteaux et territoires, tout comme Charles transmit à son fils Charles-Eusèbe sa possession du duché de Troppau et Jägerndorf.

Charles-Eusèbe sera connu comme Charles II, qui sera suivi par Jean-Adam 1e. Jean-Adam meurt sans descendance et le titre de prince de Liechtenstein revient à son cousin, Antoine-Florian. Antoine-Florian est le fils du prince Hartmann, lui-même fils du prince Gundaker. Antoine-Florian est donc l’arrière-petit-neveu de Charles 1e. La famille, toujours fidèle aux Habsbourg, travaillait à la Cour. Le prince Antoine-Florian était devenu le chambellan de l’empereur Léopold 1e ainsi que le précepteur de son fils, Charles.

Antoine-Florian devient le premier souverain de la principauté de Liechtenstein en 1719 (Image : domaine public)

Il reste encore une frustration au prince Antoine-Florian de Liechtenstein. Le noble prince, dont la famille sert fidèlement les Habsbourg depuis des siècles, a toujours été vassal d’un seigneur qui régnait sur les différents territoires où il possédait ses châteaux et domaines. Pour obtenir le droit de siéger à la Diète, il fallait être un prince impérial. Autrement dit, il fallait exercer une souveraineté sur un territoire et n’avoir comme supérieur hiérarchique que l’empereur.

Les différents fiefs des Liechtenstein en Moravie et en Silésie n’étaient que des possessions. Aucun de ses territoires n’était souverain. Par exemple, le duché de Troppau et Jägerndorf n’était pas un duché souverain. Une fois Charles VI sur le trône impérial, il récompensa son ancien précepteur et conseiller et le fit entrer à la Diète.

Pour y parvenir, le prince Antoine-Florian acheta après de longues négociations le petit comté de Schellenberg, en 1699. En 1712, le prince acheta une autre parcelle voisine, le comté de Vaduz. L’empereur Charles VI accepta d’unifier les deux comtés que possédait le prince en 1719. Ce nouveau territoire unifié n’ayant plus que l’empereur comme suzerain, son dirigeant, Antoine-Florian se retrouva souverain et obtint son droit de vote à la Diète. L’empereur éleva ce territoire au rang de principauté et lui donna le nom de son souverain. Ainsi est née la principauté de Liechtenstein.

La principauté était un territoire de son 160 km2 à l’extrémité du Saint-Empire, contre la Suisse. Cette zone montagneuse n’était peuplée que de quelques villageois répartis dans des hameaux. La principauté était clairement un prétexte aux Liechtenstein pour revendiquer leur statut de prince souverain et de siéger à la Diète. Ils continuaient en réalité à vivre à la cour de l’empereur ou dans leurs châteaux en Moravie.

Les princes contraints à vivre dans leur petite principauté

Le prince Antoine-Florian meurt en 1721, après seulement deux ans de règne. Son fils, Joseph 1e lui succède. En 1804, l’Autriche se sépare du Saint-Empire et devient l’Empire d’Autriche. En 1806, c’est la chute du Saint-Empire. Jusqu’ici sous l’autorité de l’Empire, la Principauté marque son indépendance définitive. La plupart des monarchies sur le territoire allemand rejoindront d’autres structures germaniques, jusqu’à la formation de l’Empire allemand. Le Liechtenstein pour sa part, devenu totalement indépendant, se rangea une fois de plus du côté des Habsbourg qui régnaient à présent sur l’Empire d’Autriche. En 1918, la monarchie est abolie en Allemagne et toutes les monarchies de l’Empire allemand prennent fin. La principauté de Liechtenstein ayant déjà pris son indépendance, elle est aujourd’hui la seule monarchie du Saint-Empire encore existante.

La Première guerre mondiale eut aussi pour conséquence la fin de la monarchie en Autriche et la chute des Habsbourg protecteurs. Alors que le Liechtenstein était resté neutre pendant la Première guerre mondiale, il décide de se rapprocher de la Suisse, n’ayant plus leur allié d’autrefois. Les princes de Liechtenstein, qui vivaient en grande partie à la Cour impériale de Vienne, se retrouvent à la porte. Ils commencent alors à s’intéresser à ce petit territoire dont ils sont les souverains mais duquel ils ne connaissaient rien.

Durant la Seconde Guerre mondiale, la Principauté choisit à nouveau la neutralité. Mais la famille princière connait un nouveau coup dur. Après la guerre, la Tchécoslovaquie expulse et exproprie la population allemande de son pays. Les Liechtenstein, qui possédaient de nombreuses terres, dont le duché de Troppau et Jägerndof ou encore le château de Valdice ou le château de Lednice, se virent confisquer tous leurs biens, considérés par les Tchèques comme des Allemands. On parle de zones forestières de 1600 km2, soit dix fois plus vastes que le territoire de la Principauté.

Aujourd’hui encore, le litige entre la famille de Liechtenstein et la République tchèque fait rage. La famille dénonce l’expropriation jusqu’à la Cour internationale de justice. Ce n’est que récemment que les relations diplomatiques entre le Liechtenstein et la Tchéquie ont été rétablies. La République tchèque considère toujours la famille de Liechtenstein comme collaborationniste. Les Liechtenstein pour leur part font valoir leur indépendance de l’Allemagne.

Au vu des difficultés financières de la famille, elle se réfugia dans sa Principauté et dût se séparer de nombreux biens. On parle notamment de la vente d’un tableau de Léonard de Vinci. C’est François-Joseph II, qui au lendemain de la guerre investit le château de Vaduz et y installe sa famille. Le prince François-Joseph est décédé en 1989. Son fils, Hans-Adam II lui a succédé.

Le château de Vaduz est devenu la résidence des princes de Liechtenstein (Photo : Wikimedia Commons)

Pendant le règne de François-Joseph II, le petit pays de paysans s’est modernisé et s’est doté d’infrastructure permettant au pays d’être considéré comme un État à part entière. Le pays deviendra l’un des plus riches d’Europe, grâce à l’instauration de conditions fiscales avantageuses. La famille de Liechtenstein a regroupé ses biens autour d’une fondation. En 1921, la famille avait également fondé une banque, toujours en activité aujourd’hui sous le nom de LGT Bank. La banque a réalisé un bénéfice net de 291,5 millions de francs en 2020 et gère 240,7 milliards de francs suisses, soit environ 218 milliards d’euros, pour des particuliers fortunés et des investisseurs institutionnels.

Le prince Hans-Adam II règne sur le Liechtenstein depuis 1989. Ici avec son épouse, la princesse Marie, décédée en août 2021 (Photo : Jeremy Charriau/ABACAPRESS.COM)

La banque de la famille n’est qu’une des activités gérées par la fondation. Elle est notamment propriétaire d’un musée à Vienne, d’une entreprise de production de riz au Texas, et de plusieurs entreprises de gestion de terrains agricoles et forestiers en Autriche. Le prince Constantin de Liechtenstein, troisième fils de Hans-Adam II est directeur associé de la Fondation et gère les avoirs agricoles, vinicoles et sylvicoles. Depuis 1988, c’est le prince Philipp de Liechtenstein, frère du prince Hans-Adam II qui est directeur de la Fondation. En 1807, la famille princière a racheté son château ancestral de Liechtenstein à Maria Enzersdorf et l’a restauré.

Nicolas Fontaine

Rédacteur en chef

Nicolas Fontaine est rédacteur web indépendant depuis 2014. Après avoir été copywriter et auteur pour de nombreuses marques et médias belges et français, il s'est spécialisé dans l'actualité des royautés. Nicolas est aujourd'hui rédacteur en chef d'Histoires royales. nicolas@histoiresroyales.fr