Emily Ruete : la princesse qui a fui Zanzibar pour devenir une roturière allemande

Qu’est-ce qui fait basculer une vie ? Quels sont les ressorts d’un acte aux conséquences irréversibles, commis le plus souvent à l’acmé de la jeunesse ? Est-ce pour élucider ce mystère que, bien des années après que sa vie s’est modifiée sans pouvoir revenir en arrière, la princesse Salama bint Said, également appelée Sayyida Salme, princesse de Zanzibar et d’Oman, prendra la plume ?  Elle était la plus jeune des 36 enfants de Sayyid Said bin Sultan Al-Busaid, sultan de Zanzibar et d’Oman, et a tout quitté pour l’amour d’un séduisant marchand allemand, Rudolph Heinrich Ruete, avec qui elle fuit pour toujours son pays à l’âge de 22 ans. 

Pourquoi avoir entrepris le récit de ses mémoires ? Pour tenter de fixer sur le papier, à l’intention de ses enfants, ses souvenirs d’un autre âge, d’un autre monde ? Pour expliquer ses choix, les justifier ? Si l’ensemble de ces motivations s’avèrent sans doute exactes, la lecture des « Mémoires d’une princesse arabe », publiées en 1886, demeure passionnante, donnant à vivre le fascinant témoignage autobiographique d’une destinée unique en son genre, dans le Zanzibar du milieu du XIXe siècle.

Sayyida Salme, princesse de Zanzibar et d’Oman, en tenue traditionnelle zanzibarite (Photo : domaine public)

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Au palais des mille et une nuits 

Zanzibar, dont le nom en perse ancien signifie « la terre des noirs », aux syllabes mythiques évocatrices des sortilèges de l’Orient, représente avant tout, pour les Européens du temps, un centre névralgique du commerce maritime, commerce de l’ivoire, de la girofle et des esclaves. Ce dernier marché  est florissant jusqu’en 1873 où, sous la pression d’un embargo anglais, est signé un traité pour la complète abrogation de l’esclavage.

L’Islam interdisant la servitude pour les musulmans, c’est en Afrique de l’Est, à l’intérieur des terres, que les Arabes vont chercher la main-d’œuvre nécessaire à la culture du giroflier au XVIIIe siècle. En 1811, un immense marché aux esclaves voit le jour à Zanzibar. De 1830 à 1873, on estime que près de 700 000 esclaves y ont été vendus. C’est dans ce contexte que naît et grandit la petite princesse, qui tentera de défendre dans ses Mémoires la vision d’un esclavage domestique « doux ». 

La princesse Salme dans sa jeunesse (Photo : domaine public)

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Une princesse orpheline

La princesse qui, depuis sa naissance le 30 août 1844, a mené dans le palais de son père une jeunesse insouciante, dorée mais cultivée – elle apprend l’arithmétique, l’écriture et le Coran – perd ce père en 1856, alors qu’elle a douze ans. Trois ans plus tard, c’est sa mère qui meurt, la laissant définitivement orpheline. Elle est alors ballotée entre deux de ses frères, Barghash et Majid, qui deviendront l’un et l’autre sultans mais se déchirent pour le pouvoir. Majid lui a appris à tirer au pistolet, à monter à cheval, elle jouit d’une liberté inouïe pour une jeune fille et vivra même seule, sans chaperon, dans une des propriétés dont elle a hérité. Elle se tourne vers la haute société européenne, où elle brille par son intelligence, ses connaissances, elle parle quatre langues, dont l’allemand et le turc.  

Le Palais des Merveilles au début du 19e siècle (Image : Domaine public)

Le scandale       

En 1855, elle tombe amoureuse de ce jeune et riche négociant allemand, qui vient d’arriver pour commercer à Zanzibar et qui

parle sa langue, le swahili. Leur liaison ne fait bientôt plus mystère pour personne, ni pour les Européens résidents de l’île ni pour les membres de la famille royale. Et voilà Sayyida Salme enceinte !

La princesse encourt la peine de mort par lapidation, pour avoir enfreint les codes de la bienséance et les lois qui s’imposent aux femmes. A-t-elle d’autre choix que la fuite ?  Bien évidemment, la réponse est sans ambiguïté.  

Fuir 

Son frère Majid lui aurait proposé de se rendre en Arabie Saoudite pour échapper au scandale mais la princesse, qui semblait avoir connaissance de jeunes femmes envoyées dans ce pays que l’on n’avait jamais revues, n’a pas hésité longtemps à prendre la décision de fuir, fuir au plus vite.

Bénéficiant de l’aide et de la complicité de l’épouse du consul anglais de Zanzibar, elle se retrouve au Yémen, à Aden, alors colonie britannique, où la rejoint son amant. Elle accouchera d’un fils qui ne vivra que quelques mois. Les deux jeunes gens s’unissent par le mariage en mai 1867 et la jeune femme reçoit le baptême anglican, avec le prénom chrétien d’Émily, qu’elle portera dorénavant.  

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La douleur et le courage

La tragédie s’invite dans la destinée de la princesse lorsque, devenue mère de trois autres enfants, un fils et deux filles, elle connaît la douleur de perdre son conjoint, dans un accident de tramway, à Hambourg, en 1870. Veuve, privée par les autorités allemandes de la succession de son époux, spoliée de son héritage à Zanzibar par sa famille, elle élève seule ses enfants.

Emily Ruete avec deux de ses enfants et son époux en Allemagne (Photo : domaine public)

C’est après la mort de son mari qu’elle commence à écrire ses souvenirs. Elle ira en 1885 jusqu’à Zanzibar sans être autorisée à y séjourner et se retirera plus tard en Allemagne, auprès d’une de ses filles, jusqu’à sa mort en 1924. C’est là-bas qu’on l’enterre avec sur elle un peu du sable de son île natale, du sable qui ne l’aurait jamais quittée depuis sa fuite de Zanzibar.    

Tombe d’Emily Ruete et de sa famille au cimetière Ohlsdorf, à Hambourg (Photo : WikiCommons)

Sources : A(re)lire, Zanzibar, BBC, Destination Tanzanie

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Sylviane Lamant

Sylviane est diplômée en Littérature française. Biographe et professeur, elle partage avec Histoires Royales sa passion pour l'histoire.

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