La mort du roi Albert 1e : mort en 1934, une partie de l’énigme résolue en 2016

Il est 2 heures du matin, à Marche-les-Dames, dans les environs de Namur, le long de la Meuse, un lieu connu par les amateurs d’alpinisme qui viennent régulièrement s’entrainer sur ces massifs rocheux de calcaire dolomite. Dans la nuit noire et le froid hivernal du mois de février 1934, le petit groupe parti à sa recherche tombe enfin sur lui… Il est là, son corps est au sol, le crâne fendu. Le roi Albert 1e est mort.

Une chose est certaine, le roi des Belges n’est plus. Il venait de mourir quelques heures auparavant, au moins 8 à 9 heures plus tôt, dans l’après-midi du 17 février, alors qu’il grimpait seul l’aiguille dite « du Vieux Bon Dieu ». Mais c’est la seule certitude que l’on ait à ce moment précis. Pendant des années, de nombreuses années, des décennies, le mystère a plané sur cette mort. Entre les versions officielles, les théories du complot, les mystères, les incohérences et les opinions d’expert qui divergent, il aura fallu attendre une étude ADN menée en 2016 pour mettre un terme aux spéculations. Le mystère de la mort du roi Albert 1e, est enfin résolue. À moins que…

1. Le rocher d’où est tombé le roi Albert 1er. 2. Le juge d’instruction et le procureur sur les lieux, quelques heures après le drame. 3. Un des habitants qui a aidé les gendarmes à retrouver le corps. 4. Le président du Conseil, M. de Broqueville qui présente ses condoléance au prince Léopold, qui devient Léopold III. (Crédits : eBay, image issue du journal Le Pèlerin)

Que s’est-il passé à Marche-les-Dames le 17 février 1934 aux environs de 16h30 ?

Le roi Albert 1e était un homme passionné et passionnant, tout comme son épouse. Alors que la reine Elisabeth était une passionnée d’égyptologie, le roi Albert était un passionné de sports solitaires, notamment l’alpinisme. Il pratiquait l’escalade à haut niveau et avait plusieurs ascensions impressionnantes, en Suisse, en France ou en Italie, à son palmarès. Il disposait d’un mur d’escalade privé au château de Stuyvenberg, pourtant, ce 17 février 1934, il avait profité d’un créneau dans son agenda pour se rendre à Marche-les-Dames, à un peu moins de 100 km de Bruxelles.

Ici, le roi Albert 1e, alpiniste confirmé, entourés de ses deux guides italiens, les frères Agostini, alors qu’ils se trouvaient en haut du sommet Margherita, dans les Dolomites de Brenta, en 1931, 3 ans avant sa mort (Crédits : Domaine public)

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Dans la matinée, le Roi était au Palais royal à Bruxelles et dans la soirée, il était attendu pour un événement au palais des sports. Réputé pour être un alpiniste prudent, ce jour-là, alors qu’il n’avait que quelques heures devant lui, le roi Albert prend sa voiture et emmène avec lui son valet, Théophile Van Dycke. Le Roi conduit lui-même, son valet ne sachant pas conduire. Albert s’était déjà rendu à Marche-les-Dames 3 jours plus tôt, ce qui n’était pas dans les habitudes du souverain de 58 ans d’escalader deux fois dans la même semaine ces rochers. Vers 16 heures, arrivé sur les lieux qu’il connaissait bien, il effectue une première grimpée, assuré par son valet. Pour une raison que l’on ignore, il lui demande ensuite de rejoindre sa voiture et de l’attendre.

Vue des rochers situés au bord de la Meuse, le X sur la photo est l’aiguille du Vieux Bon Dieux que tentait de gravir le roi Albert 1e le 17 février 1934.

Le Roi dit vouloir encore escalader l’aiguille du Vieux Bon Dieu et ce qui suit n’est que pure déduction… Théophile Van Dycke, qui attend dans la voiture, s’inquiète de ne pas voir revenir le souverain et retourne sur les lieux. La falaise est vide, de toute évidence, le Roi a fini sa grimpée. Le valet cherche partout. Durant ses recherches, il est environ 17 heures, il croise trois personnes, trois frères, qui se portent volontaires pour l’aider à retrouver le Roi. L’un des frères Jassogne alerte les gendarmes et à partir de 21 heures, ils sont une petite vingtaine de personnes à passer les environs au peigne fin. C’est seulement à 2 heures du matin, à environ 50 mètres du pied des rochers, que le corps du Roi est retrouvé.

Un suicide ? Un meurtre ? Un accident ?

Dès le départ, un grand nombre d’éléments préliminaires ont intrigué les Belges qui ont appris la mort de leur Roi dès le lendemain. Pourquoi cet alpiniste chevronné et prudent avait-il pris avec lui un valet qui ne connaissait rien à l’escalade ? D’habitude si prudent, pourquoi lui avait-il demandé de le laisser seul ? Pourquoi avoir rejoint Marche-les-Dames alors que son agenda lui permettait à peine une sortie ? Si ces questions concernent des éléments préliminaires à sa mort, un nombre de questions encore bien plus important concernant les détails trouvés sur les lieux de l’accident interrogent.

Vue du sommet du Vieux Bon Dieux qui surplombe le ravin où aujourd’hui un grand A a été dessiné en souvenir du Roi. (Capture Google Maps)

Le lorgnon que portait le Roi (petites lunettes pincées au nez), ont été retrouvées intactes, contrairement au cadavre sévèrement meurtri. Le médecin Nolf, qui a constaté la mort sur les lieux, parle d’un trou béant au crâne, pourtant il n’y a aucune flaque de sang par terre. Le comte Xavier de Grunne, président du Club alpin belge, présent lors des recherches, a affirmé dans sa déposition être passé vers 23 heures dans le ravin, soit à quelques mètres du lieu où a été retrouvé le corps quelques heures plus tard. Pourquoi a-t-il fallu près de 9 heures pour retrouver le cadavre, alors qu’il gisait simplement à 49 mètres du pied de la falaise, le corps ayant dévalé le ravin ? Que dit la version officielle ?

La version officielle de la mort du roi Albert 1e

La version officielle indique que le Roi approchait du sommet, l’aiguille du Vieux Bon Dieu, et serait tombé lorsqu’un rocher s’est dérobé alors qu’il effectuait une prise. Il serait tombé sur une plateforme, à environ 2 mètres plus bas. Malheureusement, il aurait également heurté un arbre, le faisant vaciller de la plateforme et tomber du haut des 8 mètres restants. Au sol, il continue sa chute en roulant dans la ravine, sur 49 mètres. La ravine est un petit sentier en pente au pied des rochers.

Lieu de l’accident mortel du roi Albert 1e, en 2019. Du sommet, le Roi est tombé sur la plateforme, de laquelle il a chuté jusqu’au sol, avant que son corps ne roule dans le ravin, 49 mètres plus bas (Crédits : Capture Google Maps)

La fin du mystère grâce à l’ADN du roi Siméon II de Bulgarie

Avant de détailler l’ensemble des théories qui ont entouré la mort du roi Chevalier, voici comment en 2016, le mystère de sa mort a pris fin, grâce à une étude ADN. Dès que la nouvelle de la mort du Roi s’est propagée, des Belges se sont précipités sur les lieux. Certains y ont trouvé des pierres ou des feuilles tachées de sang. Ils ont alors emporté avec eux des preuves, qu’ils transformeront en reliques. Pendant des années, des feuilles ensanglantées ont été présentées comme étant tachées par le sang du souverain.

Feuilles tachées de sang du roi Albert 1e ayant servi de reliques pendant des années puis ayant servi pour effectuer les test ADN

En 2016, le généticien Maarten Larmuseau, de l’Université de Louvain, a mené une étude scientifique sur l’une des reliques. Il a pour cela fait appel à des membres de la famille Saxe-Cobourg-Gotha. Ainsi, le roi Siméon II de Bulgarie a bien voulu se prêter à l’expérience. Siméon a pu confirmer la lignée paternelle, alors que la baronne allemande Anna Maria Freifrau von Haxthausen a pu confirmer la lignée maternelle. (Voir fin de l’article pour connaitre les relations généalogiques précises entre eux et le roi Albert 1e).

Grâce à cette confirmation génétique, les scientifiques peuvent prouver que les feuilles retrouvées sur la scène du drame, dans le ravin et aux abords de la falaise étaient bel et bien tachées du sang du souverain. Cette confirmation scientifique permet d’écarter la thèse du coup monté. Parmi les théories les plus fréquentes qui couraient jusqu’alors, il y avait celle qui supposait que le corps du Roi avait été déposé durant la nuit et que sa mort avait eu lieu ailleurs. Cette théorie du complot était l’une des plus plausibles étant donné qu’il a fallu plusieurs heures pour retrouver son cadavre, alors qu’il se trouvait pourtant à quelques mètres de la falaise. Le Roi avait été retrouvé soudainement à un emplacement qui avait pourtant été approché par les personnes parties à sa recherche.

L’ADN du roi Albert 1e sur les feuilles est la preuve indéniable qu’il a bien roulé dans le ravin, répandu du sang sur son chemin. À l’époque, personne n’aurait pris la peine de récolter du sang d’un cadavre et d’en répandre sur un chemin. Jamais personne n’aurait pu imaginer que fabriquer de telles preuves aurait permis des décennies plus tard de pratiquer des analyses ADN. (L’ADN a été découvert en 1953 et c’est en 1985 qu’a été effectuée la toute première identification par ADN).

Malgré tout, d’autres théories subsistent… En effet, ce n’est pas parce que l’ADN prouve que la falaise de Marche-les-Dames est bien le lieu où il a trouvé sa mort, qu’il est bien mort dans les circonstances que nous livre la version officielle.

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Quelles sont les théories sur la mort du roi Albert 1e ?

Comment serait mort l’arrière-grand-père du roi Philippe ? Certains se posent encore la question. Des livres très sérieux, puis d’autres moins sérieux, ont été écrits sur le sujet. Des théories tirées par les cheveux existent. Puis, au détour d’une supposition hasardeuse, on trouve tout de même des questions pertinentes.

Chaque expert y va de sa théorie. Des sportifs chevronnés qui pratiquent l’escalade arrivent à remettre en question bon nombre d’éléments propre à la pratique de l’escalade (cordes, point de chute,…) . D’autres historiens regrettent l’absence d’un constat officiel par les gendarmes. Le juge d’instruction n’est arrivé sur les lieux qu’1h35 après le départ de la dépouille vers Bruxelles, n’ayant donc devant lui qu’une forêt vide. Aucun alpiniste habitué des lieux n’a pu trouver quel bloc aurait pu se détacher de la paroi. La chute de seulement 2 mètres est également remise en cause. Comment en tombant une première fois sur une plateforme à une si faible hauteur, le Roi aurait-il pu tomber sur la tête, avant de chuter des quelques mètres restants. Mais un accident reste un accident et certains accidents peuvent même défier la science.

Outre les circonstances de la mort, ce sont les motifs d’un possible meurtre qui ont alimenté tous les fantasmes. Crime passionnel ou politique ? Suicide ? Certains y voient une vengeance, certains pensent qu’il serait mort dans les bras de sa maitresse. Mais alors, pourquoi se donner autant de mal et aller jusqu’à imaginer une telle mise-en-scène ? D’autres pensent qu’il aurait été tué par une arme à feu. Un témoin rapportera à la police qu’aux environs de 16 heures il a entendu la détonation d’une arme à feu. Le meurtrier aurait-il pu ensuite se débarrasser du corps en le faisant rouler dans le ravin ? C’est également possible.

Il semblerait que la mort du roi Albert 1e restera toujours un mystère. Si aujourd’hui on est certains, grâce à la science, que son corps s’est bel et bien retrouvé dans le ravin ce jour-là, ce qui reste flou sont les circonstances de sa mort. Son épouse, la reine Élisabeth, lui a survécu encore 31 ans. Elle put voir son fils, Léopold III monter sur le trône, et même son petit-fils, Baudouin. De nombreux monuments et statues à l’effigie du roi Chevalier sont érigés dans le pays. La dernière demeure du roi est la crypte royale dans l’église Notre-Dame à Laeken. À Marche-les-Dames, au pied du rocher se trouve une croix et un parterre de buissons et de fleurs formant un grand A.

La croix érigée au lieu précis où a été retrouvé le corps du roi Albert 1e (Crédits : WikioCommons)

Quel est le lien de parenté entre Siméon II de Bulgarie et le roi Albert 1e ?

Siméon et Albert 1e sont tous les deux descendants du prince François de Saxe-Cobourg-Saalfeld, souverain du grand-duché du même nom. François était le père du futur Léopold 1e, premier roi des Belges et par conséquent, l’arrière-grand-père du roi Albert 1e. François avait trois fils, le prince Ernest, son fils aîné qui lui succéda en tant que grand-duc, le prince Ferdinand, qui sera le père de Ferdinand II de Portugal, et le prince Léopold, qui deviendra Léopold 1e de Belgique.

Le grand-duc François de Saxe-Cobourg-Saalfeld (gauche) et deux de ses fils : le prince Ferdinand (centre) et le prince Léopold, devenue Léopold III (droite) (Crédits : Images du domaine public)

Le roi Siméon II de Bulgarie, roi déchu depuis l’abolition de la monarchie en 1946 puis Premier ministre du pays en 2001, est quant à lui l’arrière-arrière-petit-fils en ligne directe et agnatique de François de Saxe-Cobourg-Saalfeld, par Ferdinand, le frère de Léopold.

Quel est le lien de parenté entre la baronne von Haxthausen et le roi Albert 1e ?

Pour confirmer la ligne maternelle, c’est la baronne allemande Anna Maria Freifrau von Haxthausen qui a bien voulu donner son ADN aux chercheurs. La baronne porte le nom de jeune fille d’Anna Maria Schwarzenberg.

Sa mère était la princesse Antonie Léontine de Fürstenberg (1). Elle-même étant la fille de Karl von Fürstenberg et Marie-Mathilde Festetics de Tolna (2). Marie-Mathilde est issue du deuxième mariage de sa mère Mary Douglas-Hamilton (3), veuve du prince Albert 1e de Monaco avec lequel elle s’était mariée en première noce.

Quant à Mary Douglas-Hamilton, elle est la fille de William Alexander Douglas-Hamilton et Marie Anne de Bade (4). Marie Anne de Bade était la sœur de Joséphine de Bade, leurs parents étant Karl Ludwig de Bad et Stéphanie de Beauharnais (5). Or, Joséphine de Bade n’est autre que la mère de Marie Louise von Hohenzollern-Sigmaringen, elle-même mère d’Albert 1e. Albert 1e et la baronne Anna Maria Freifrau von Haxthausen (née Schwarznebrg) sont donc bien parents en ligne cognatique directe (par filiation maternelle).

Sources : France 24, Google Maps, Claudio Barbier

Nicolas Fontaine
Nicolas Fontaine

Rédacteur en chef - Rédacteur sénior

Nicolas Fontaine est rédacteur web indépendant depuis 2014. Après avoir été copywriter et auteur pour de nombreuses marques et médias belges et français, il s'est spécialisé dans l'actualité des royautés. Il est aujourd'hui rédacteur en chef d'Histoires royales. nicolas@histoiresroyales.fr