L’ordre de Saint-Lazare : des chevaliers hospitaliers de Jérusalem à Boigny

Depuis le 12e siècle les chevaliers de l’ordre de Saint-Lazare aident leurs prochains, tout comme « Dieu a aidé » Lazare, ami de Jésus, par son intercession. Héritier d’une tradition qui a traversé les siècles, l’ordre militaire et hospitalier de Saint-Lazare de Jérusalem est aujourd’hui encore actif et œuvre envers les malades et les plus démunis. L’ordre, ramené de Jérusalem vers ce qui deviendra sa commanderie historique de Boigny, a pour protecteur temporel la Maison royale de France. L’association privée de fidèles de l’Église catholique EST sous la protection spirituelle du cardinal Antoine Kambanda.

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Des chevaliers dévoués à la prise en charge des malades aux portes de Jérusalem

Au 12e siècle, l’une des léproseries construites à l’extérieur de Jérusalem, connue comme l’hôpital Saint-Lazare, était tenue par des moines arméniens obéissant aux règles de Saint Basile le Grand, sous la juridiction des Patriarches grecs de Jérusalem. Tout comme les léproseries portaient le nom de « lazarets », cet hôpital avait pris ce nom en référence à Lazare de Béthanie, ami du Christ, saint patron des lépreux. Le prénom biblique « Lazare » veut également dire « Dieu a aidé » en hébreu.

Gravure de 1728 représentant un chevalier de Saint-Lazare du 12e siècle à Jérusalem (Photo : Florilegius / Alamy / Abacapress)

À partir des croisades, cet hôpital eut pour particularité d’accueillir en son sein des chevaliers et des nobles croisés, ayant eux-mêmes attrapé la lèpre ou une maladie. Les chevaliers quittaient alors leur ordre d’origine pour rejoindre ce nouvel ordre, l’ordre de Saint-Lazare, et se dévouaient à la protection des pèlerins, tout en prodiguant des soins aux autres chevaliers malades. Lorsque le roi Louis VII de France participa à la deuxième croisade, en 1146, il découvrit le fonctionnement de cet ordre et fut impressionné par les compétences des chevaliers hospitaliers.

Enluminure dans les Grandes Chroniques de France (1375-1380) représentant Louis VII et l’empereur Conrad III prenant part à la deuxième croisade (Image : Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)

Louis VII demanda à une poignée de chevaliers de rentrer avec lui en France et il les installa en 1154 dans son château de Boigny-sur-Bionne, qui rapidement deviendra une commanderie-léproserie. La même année, le roi Louis VII célébra son mariage avec Constance de Castille dans ce château. Fin du 16e siècle le château a été saccagé puis laissé à l’abandon. Le château qui existe aujourd’hui a été reconstruit par le marquis Huguet de Semonville, sur les ruines, en 1700.

Carte postale de l’actuel château de la commanderie de Boigny, tel que reconstruit en 1700 (Photo : Claude Humbert/Wikimedia Commons CC by S.A. 4.0)

En 1244, les chevaliers hospitaliers participèrent à la bataille de Gaza. Évoquant la bataille de Forbie, en 1244, un chroniqueur, Salimbene de Adam, écrit milites leprosi et sani pour citer les chevaliers de Saint-Lazare, prouvant ainsi l’état militaire de l’Ordre à cet époque. En 1255, le pape Alexandre IV fit adopter la règle de saint Augustin à ses membres.

Le siège de Saint-Jean-d’Acre de 1291 marque la fin de la période des croisades, avec la victoire des Mamelouks et la chute de ce qui restait du royaume de Jérusalem, royaume qui avait déjà perdu la ville de Jérusalem en 1187 sous les attaques de Saladin. Les dernières positions latines quittent alors l’Orient. Le Grand Maître de l’ordre de Saint-Lazare rejoint Boigny, en France, qui deviendra la commanderie magistrale. En 1308, le roi Philippe le Bel devient le protecteur de l’ordre et déclare ses successeurs comme protecteurs héréditaires de l’ordre.

La protection spirituelle de l’ordre est assurée par les patriarches de Jérusalem depuis la fondation de l’hôpital. Au fil des siècles, ce sont les patriarches grecs-melkites, soit grecs catholiques, qui se verront confier cette tâche par le pape. Les patriarches grecs-melkites ont assuré la protection de l’ordre jusqu’en 2005, date à laquelle le Grand Magistère a décidé de choisir son prélat. Depuis 2022, le protecteur spirituel est le cardinal Kambanda.

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L’ordre de Saint-Lazare s’installe à Boigny sous la protection des rois des France

Une fois installés à Boigny, domaine royal depuis Louis VII, les chevaliers font des émules et d’autres commanderies ouvrent un peu partout en Europe. Certains chevaliers prennent aussi les armes et le côté militaire de l’ordre se développe aux 15e et 16e siècles. L’ordre connaît des périodes instables, comme lorsque le Prieuré de Capoue se détache de Boigny jusqu’à devenir indépendant, puis enfin de s’unir en 1572 à l’ordre de Saint-Maurice pour devenir l’ordre des Saints-Maurice-et-Lazare, dont les ducs de Savoie en sont les Grands Maîtres héréditaires.

Au 16e siècle, la Réforme protestante vient troubler l’organisation de l’ordre dans certains pays. En 1607, le roi Henri IV fonde l’ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel et en confie la Grande Maîtrise au marquis de Nerestang, déjà Grand Maître de l’ordre de Saint-Lazare. Les deux ordres ne vont jamais fusionner mais fonctionneront conjointement, jusqu’à leur séparation en 1770. Durant leur période conjointe, les chevaliers des deux ordres prendront part à une expédition au Niger et une flotte sera constituée en 1666 avec Saint-Malo pour port d’attache.

Ce tableau d’époque d’Antoine Pezey représente la cérémonie de prestation de serment de Philippe de Courcillon, marquis de Dangeau, en présence de Louis XIV, le 18 décembre 1695, dans la chapelle royale du château de Versailles (Image : Collections du château de Versailles)

En 1757, le duc de Berry, futur Louis XVI devient Grand Maître de l’ordre. En 1773, c’est le comte de Provence, futur Louis XVIII qui occupe cette fonction. Même en exil, confisqué de sa commanderie et de tous ses biens, le comte de Provence continue à diriger l’ordre et à investir de nouveaux chevaliers, recrutant à présent des membres chrétiens non catholiques. Le premier non catholique à rejoindre l’ordre est le tsar Paul 1e en 1799, suivi par le tsar Alexandre 1e quelques années plus tard, puis le roi Gustave IV de Suède. À la chute de Charles X en 1830, l’ordre qui avait pour protecteur les rois de France, trouve sa protection auprès des patriarches grecs-melkites à partir de 1841, en la personne du patriarche Maximos III, renouant ainsi avec sa spiritualité orientale originelle.

Durant cette période, l’ordre va continuer ses actions de bienfaisance avec zèle. Les membres renouent avec leurs origines en Terre Sainte, au milieu du 19e siècle, en participant à la reconstruction du monastère du Mont-Carmel près de Jérusalem. Ils profitent aussi de leur présence sur place pour développer l’autre mission originelle, celle de la protection des pèlerins. Après la Première Guerre mondiale, l’ordre rouvre des commanderies aux quatre coins de l’Europe et réinstalle son Grand Magistère à la commanderie de Boigny, après un passage à Paris.

Durant la Seconde Guerre mondiale, l’ordre fonde un corps d’ambulances sur le front. Les membres deviennent des « volontaires secouristes » et viennent en aide aux blessés sur les lieux de bombardements. Le Grand Capitulaire de l’ordre recevra la Croix de guerre du gouvernement français à la fin de la guerre. Depuis lors, les actions de l’ordre sont à nouveau tournées vers les lépreux et les malades, en Afrique et dans le reste du monde. En 2004, la Maison royale de France a confirmé sa protection de l’ordre avec la déclaration solennelle du comte de Paris, prétendant au trône de France. Son neveu, le prince Charles-Philippe d’Orléans, duc d’Anjou, a d’ailleurs été investi 49e Grand Maître de l’ordre en la cathédrale d’Orléans cette année-là, par le cardinal László Paskai, primat de Hongrie.

Le prince Charles-Philippe d’Orléans, duc d’Anjou, dans l’habit de l’ordre de Saint-Lazare avec ses décors de 49e Grand Maître de l’Ordre, en 2006 (Photo : David Nivière/Sipa Press/ISOPIX)

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Les Grands Maîtres de l’ordre militaire et hospitalier de Saint-Lazare

Bien que les chevaliers de l’ordre de Saint-Lazare fussent issus de la noblesse, ils sont aujourd’hui issus de tous les milieux. Les membres ont été élevés dans différentes fois chrétiennes et peuvent être des laïcs ou des religieux. L’ordre a instauré un système de grades. Les grades sont, dans l’ordre : frère, frère servant, chevalier, chevalier commandeur et chevalier grand-croix. Il est demandé aux membres d’adhérer aux valeurs communes qui sont « la spiritualité orientée vers l’unité des chrétiens, l’action charitable et le maintien des traditions de l’Ordre de Saint-Lazare », peut-on lire sur le site du Grand Prieuré de Belgique.

Les chevaliers des ordres présents au 12e siècle à Jérusalem arboraient une croix sur leurs tenues. Les Templiers portaient une croix rouge, les Hospitaliers une croix blanche et les membres de l’ordre Teutonique une croix noire. Pour se différencier des autres ordres, les chevaliers de Saint-Lazare ont adopté une croix verte, que l’on retrouve toujours comme insigne de l’ordre.

Fidèle aux valeurs originelles des fondateurs de l’ordre, sa devise est Atavis et Armis, ce qui veut dire Par nos aïeux et par les armes. Les armes contemporaines de l’ordre son la foi des chevaliers et leur volonté de servir les malades et les plus pauvres.

Le Grand Maître est le chef suprême de l’Ordre. Il est élu par le Chapitre Général à la majorité absolue. Il doit répondre à des critères particuliers comme le fait d’être dépositaire d’une tradition familiale de haute noblesse. En 2004, la Maison royale de France a confirmé sa protection en la personne du comte de Paris, qui a également assisté à l’installation de son neveu, le prince Charles-Philippe d’Orléans, duc d’Anjou, en tant que 49e Grand Maître de l’ordre. Le duc d’Anjou a occupé cette fonction jusqu’à sa démission en 2010, date à laquelle le 50e Grand Maître a été élu. Il s’agit du comte Jan Dobrzenský z Dobrzenicz.

On dit que le premier Grand Maître de l’ordre de Saint-Lazare, à Jérusalem, fut Gérard Tenque dit de Martigues, en 1099, permettant de dresser une liste jusqu’au 50e Grand Maître actuel. C’est sous le magistère de Thomas de Sainville, 15e Grand Maître, que l’ordre fait de Boigny sa commanderie magistrale en 1291. C’est en 1519 qu’un premier Bourbon, descendant direct de Saint Louis, devient le 26e Grand Maître de l’ordre. Parmi les Grands Maîtres notables, il y a François Salviati, conseiller personnel de Catherine de Médicis, quatre marquis de Nérestang qui se succèdent entre 1604 et 1673, puis vint le prince Louis d’Orléans, duc de Chartres et duc d’Orléans.

Le prince Louis d’Orléans, gouverneur du Dauphiné, fut le 41e Grand Maître à partir de 1720. Il est le petit-fils de Louis XIV, son père étant un fils légitimé par le Roi Soleil. Il est lui-même l’arrière-grand-père du futur roi Louis-Philippe 1e. En 1757, le prince Louis de France, duc de Berry, lui succède. Le duc de Berry occupera la Grand Magistère jusqu’en 1773, peu de temps avant de devenir le roi Louis XVI. Son frère, lui aussi Louis de France, titré comte de Provence lui succédera en tant que 43e Grand Maître. Le comte de Provence deviendra le roi Louis XVIII en 1814.

De 1814 à 1841, l’ordre est dirigé par le Conseil de l’ordre puis il est placé sous la protection des patriarches grecs-melkites qui en assurent la direction. Du patriarche Maximos III jusqu’au patriarche Cyrille IX, c’est en 1930 que l’ordre retrouvera un Grand Maître. François de Paule de Bourbon, duc de Séville, Bailli d’Espagne est d’abord nommé Lieutenant Général du Grand Magistère, puis élu 44e Grand Maître en 1935. Son fils lui succède.

En 1967, le prince Charles-Philippe d’Orléans, duc de Nemours, fils du prince Emmanuel d’Orléans, duc de Vendôme, et de la princesse Henriette de Belgique, devient le 46e Grand Maître. Les 47e et 48e Grands Maîtres sont Pierre de Cossé, duc de Brissac, en 1969 puis son fils François, à partir de 1986. Le prince Charles-Philippe d’Orléans, neveu du comte de Paris, est élu 49e Grand Maître en 2004 et il choisit de confier la protection spirituelle à un cardinal catholique romain.

Le Conseil Gouvernemental de l’Ordre à Varsovie en 2019 (Photo : Ordre de Saint-Lazare)

Il existe des organisations se référant au patronage de Saint-Lazare sans avoir aucun lien avec l’ordre historique. Ces associations procèdent de l’initiative, en 1973, de membres dissidents désirant mettre en oeuvre une action oeucuménique en dehors de l’Eglise catholique. Cette “obédience” s’est qualifiée de “Malte” car son siège était sur l’île Malte. Celle-ci s’est ensuite décomposée en plusieurs groupes.

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Les actions de l’ordre de Saint-Lazare sur le terrain

« Fidèles aux traditions hospitalières de l’ordre de Saint Lazare, des bénévoles provenant de cultures, de langues ou de religions différentes se donnent un but commun : celui d’aider et de servir les personnes dans leur détresse », explique le chevalier Giovanni Ferrara, Grand Hospitalier de l’Ordre.

Le prince Charles-Philippe d’Orléans a assuré plusieurs voyages humanitaires, dont celui-ci à Phnom Penh, au Cambodge, en 2008 (Photo : Florence Durand/Sipa Press/ISOPIX)

Les membres de l’ordre sont actifs dans le monde entier, à travers des actions humanitaires sur le terrain, ou en apportant un soutien financier à diverses initiatives partenaires. Par exemple, on peut citer le Grand Prieuré de Grande-Bretagne qui a récemment organisé un dîner caritatif au profit des réfugiés ukrainiens. Souvenons-nous des grands voyages humanitaires du duc d’Anjou en Éthiopie et au Cambodge. L’ordre développe également des actions de proximité dans le cadre de ses commanderies : accueil des plus démunis, visite des personnes âgées, sécurisation des lieux de culte etc..

Au Sri Lanka, l’ordre est toujours actif dans son soutien aux lépreux. Le Grand Prieuré d’Espagne s’est attelé à la mise en place d’une cantine sociale. L’ordre construit un hôpital au Burkina Faso et vient en aide à la population afghane. Même aux États-Unis, l’ordre de Saint-Lazare lutte contre l’abandon des nouveau-nés et les vétérans britanniques dans le besoin trouvent de l’aide auprès de l’ordre, en Grande-Bretagne.

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Nicolas Fontaine

Rédacteur en chef

Nicolas Fontaine est rédacteur web indépendant depuis 2014. Après avoir été copywriter et auteur pour de nombreuses marques et médias belges et français, il s'est spécialisé dans l'actualité des royautés. Nicolas est aujourd'hui rédacteur en chef d'Histoires royales. nicolas@histoiresroyales.fr