La relation protectrice des Romanov envers l’ordre de Malte, du tsar Paul Ier à aujourd’hui

Depuis ses origines au 12e siècle en Terre Sainte, jusqu’à aujourd’hui, avec son statut souverain unique, sans territoire, l’ordre de Malte ou son prédécesseur, l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, a toujours eu une vocation humanitaire et sanitaire. L’ordre, qui a été menacé lors de son éviction de Malte en 1798, a trouvé refuge et protection en Russie où ses chevaliers s’installèrent. L’empereur Paul 1e fut désigné grand maître de l’ordre, malgré les irrégularités de sa nomination, preuve qu’il était le dernier recours mais aussi le seul à pouvoir garantir la pérennité de l’ordre. Depuis lors, la famille impériale noue des liens très étroits avec l’ordre de Malte. Aujourd’hui encore, la grande-duchesse Maria et son fils soutiennent les actions humanitaires et spirituelles de l’ordre.

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Les origines de l’ordre de Malte avant sa fuite en Russie

L’ordre souverain militaire hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem, de Rhodes et de Malte, souvent abrégé simplement en l’ordre de Malte, est l’hériter des Hospitaliers (Ospitalarii), les premiers moines qui apportaient assistance aux pèlerins et chrétiens d’Orient à l’hospice Saint-Jean, à Jérusalem. Puisant ses racines dans l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, aussi appelé l’ordre des Hospitaliers, qui existait depuis les Croisades, cet ordre chevaleresque est aujourd’hui le plus ancien d’Europe. L’ordre de Malte actuel est héritière des Ospitalarii avec ou sans continuité directe, en fonction des historiens.

L’histoire des Hospitaliers commence avec Frère Gérard (aussi appelé Gérard l’Hospitalier, dont l’origine est discutée) qui fonde un xenodochium, un lieu de soins, à Jérusalem, à une époque où les monastères avaient pour vocation l’accueil et l’aumône. Il place son hospice sous la protection de Saint-Jean l’Aumônier. Des aides et des religieux créent une congrégation pour faire fonctionner les lieux. La congrégation est reconnue par le pape Pascal II en 1113. Les actions médicales des Hospitaliers vont s’intensifier avec la venue de médecins et de chirurgiens fin du 12e siècle. Des fonctions d’assistance militaire ont été ajoutées par la suite.

Représentation de Frère Gérard qui reçoit Godefroy de Bouillon, souverain de Jérusalem sous le titre d’avoué du Saint-Sulpice en 1099 (Image : Wikimedia Commons)

En 1291, les Croisés sont chassés de Terre Sainte et les Hospitaliers continuent leurs actions depuis Chypre. Ils s’étendront à Rhodes dans les décennies suivantes. Il continueront à être le rempart de la chrétientés contre les Sarrasins et hériteront des biens des Templiers quand l’ordre du Temple sera dissous par Clément V en 1312. Expulsés ensuite de Chypre, les Hospitaliers s’installeront à Malte en 1530. Charles Quint désignera l’orde comme souverain de Malte.

Après la Révolution française, une bonne partie des biens des Hospitaliers est confisquée. Napoléon Bonaparte s’empare de Malte en juin 1798. Ferdinand de Hompesch, 71e grand maitre de l’ordre est contraint à l’exil. Quelques temps auparavant, il avait déjà demandé la protection de l’empereur Paul 1e de Russie, qui lui cherchait l’appui de l’ordre pour l’aider dans son conflit contre les Ottomans. Depuis lors, la famille impériale noue des liens très étroits avec l’ordre de Malte, et ce, jusqu’à aujourd’hui.

Ferdinand von Hompesch zu Bolheim (1744-1805). Il fut grand maître de l’ordre lors de l’invasion de Malte par Napoléon et accepta d’abdiquer en faveur de l’empereur Paul 1e de Russie (Image : domaine public)

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L’ordre de Malte en exil à Saint-Pétersbourg

Ferdinand de Hompesch abdique de sa place de grand maître de l’ordre et les centaines de chevaliers exilés à Saint-Pétersbourg nomment l’empereur Paul 1e nouveau grand maitre, le 10 octobre 1798, après l’avoir considéré comme protecteur de l’ordre depuis leur installation en Russie.

Élire l’empereur de Russie comme grand maitre était une décision inhabituelle et qui allait à l’encontre des règles de l’ordre. Le grand maitre doit être catholique romain, avoir fait vœux de célibat, de pauvreté et d’obéissance. L’empereur Paul 1e n’était pas profès et ne remplissait aucun de ces critères. Sans parler qu’il était de confession orthodoxe.

Malgré tout, l’aide apportée par Paul 1e était telle qu’il semblait être le seul à pouvoir assurer la perpétuité de l’ordre. Il fut nommé grand maitre et son règne permit d’assurer la continuité de l’ordre durant cette période de violence révolutionnaire. Aujourd’hui encore, lorsqu’on admire le décor de la grande salle de réception du palais Magistral, situé à Via Condotti à Rome, on peut y voir le portrait de Paul 1e mis en évidence au mur. Ce portrait a été offert par Nicolas II à l’ordre, en 1908.

Paul 1e est mort en 1801. Son fils et successeur, Alexandre 1e, pense que la famille impériale a joué son rôle de protecteur et qu’il est temps que l’ordre retrouve ses anciens us et coutumes. Il laisse alors les profès procéder à une élection pour qu’ils élisent un grand maitre répondant aux critères initiaux. Après avoir confié la tâche de chef intérim au comte Soltykoff, on décidera finalement que la tâche revient au pape d’élire le grand maitre. Pie VII nommera le bailli Giovanni Battista Tommasi. Après la mort de ce dernier, les prochains grands maitres seront de nouveau élus par leurs pairs. Le premier est Giovanni Battista Ceschi a Santa Croce, en 1879.

De Paul 1e à Nicolas II, six empereurs ont régné sur la Russie. Cinq tsars ont été membres de l’ordre de Malte. L’empereur Alexandre II est le seul qui fait exception. Trois des fils d’Alexandre II ont toutefois été baillis grand-croix de l’ordre.

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Les relations actuelles entre la famille impériale et l’ordre de Malte

Malgré l’assassinat de Nicolas II et de sa famille, de la Révolution russe, de l’abolition de la monarchie et de l’exil des Romanov, les héritiers dynastiques du dernier tsar ont maintenu des liens avec l’ordre.

La famille impériale rappelle à Histoires Royales que «le grand-duc Vladimir, chef de la Maison impériale russe, a été investi en tant que bailli grand-croix d’honneur et de dévotion de l’ordre de Malte en 1961». Le grand-duc Vladimir était l’arrière-petit-fils d’Alexandre II et le petit-neveu d’Alexandre III. Après une période de deuil qui a suivi la mort de Nicolas II, le grand-duc Cyrille, père du grand-duc Vladimir, avait repris la tête de la maison impériale en exil, installant sa cour à Saint-Briac, en Bretagne.

À la mort du grand-duc Vladimir, sa fille, la grande-duchesse Maria lui succède en tant chef dynastique. La grande-duchesse Maria Vladimirovna est devenue dame grand-croix d’honneur et de dévotion de l’ordre de Malte en 1994. En 2014, le fils unique de la grande-duchesse Maria, le grand-duc Georges Mikhaïlovitch a été personnellement investi bailli grand-croix d’honneur et de dévotion de l’ordre de Malte par le grand maitre de l’époque, Fra’ Matthew Festing.

La grande-duchesse Maria est considérée comme la prétendante au trône impérial de Russie par les partisans légitimistes. Son fils unique, le grand-duc Georges est par conséquent considéré comme son héritier et comme le tsarévitch. Son investiture en tant que bailli grand-croix d’honneur rappelle celles des héritiers précédents. Alexandre III et Nicolas sont également devenus bailli grand-croix d’honneur et de dévotion alors qu’ils n’étaient encore que tsarévitchs.

La grande-duchesse Maria et son fils, le grand-duc Georges devant le portrait de Paul 1e, entourés d’Alexander Avdeev, ambassadeur de Russie au Vatican et à l’ordre de Malte, le prince et grand maître de l’ordre, Fra’ Matthew Festing, et le grand chancelier de l’ordre, Jean-Pierre Mazery (Photo : Hand out/Bureau de la Maison impériale)

En échange, les différents grands maitres de l’ordre de Malte sont tous devenus récipiendaires de distinctions des ordres dynastiques de chevalerie russe. Ainsi, le grand-duc Cyrille a fait entrer dans l’ordre de Saint-André Fra’ Ernesto Paternó Castello di Carcaci puis Fra’ Angelo de Mojana di Cologna. La grande-duchesse Maria a fait entrer les suivants dans l’ordre de Saint-André, dont elle est à la tête depuis le décès de son père.

Il faut savoir que plusieurs «faux» ordres ou ordres dissidents se réclament être les héritiers de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Il existe aussi des associations et des ordres prévus pour d’autres confessions chrétiennes. «Comme son père avant elle, la grande-duchesse Maria a soutenu l’ordre souverain militaire de Malte dans ses efforts pour s’opposer à la prolifération d’ordres illégitimes et autoproclamés imitant l’ordre de Malte, dont beaucoup revendiquent une origine russe», nous explique le Bureau de la Maison impériale. Le roi Siméon II de Bulgarie, le défunt roi Michel de Roumanie et le prince héritier Alexandre de Serbie, qui sont tous baillis de justice grand-croix de l’ordre de Malte, trois représentants de familles royales orthodoxes d’Europe orientale, se lient à la famille impériale pour soutenir l’ordre de Malte.

La grande-duchesse Maria avec son fils et ses cousins, le roi Siméon II de Bulgarie et le roi Michel 1e de Roumanie (Photo : Hand out/Bureau de la Maison impériale)

À la mort du grand maitre Fra’ Giacomo Dalla Torre del Tempio di Sanguinetto, en 2020, le tsarévitch s’est dit «profondément attristé par la nouvelle de son décès». Les chefs de la famille impériale ainsi que leur héritier sont bailli grand-croix d’honneur et de dévotion. L’ordre est divisé en plusieurs classes, en fonction de l’engagement religieux. Les classes sont ensuite divisées en catégories, en fonction du rang dans la noblesse. Baill grand-croix d’honneur et de dévotion est le plus haut grade de la troisième classe. La troisième classe regroupe les laïcs qui se sont engagés devant Dieu à servir les pauvres et les malades. «Les œuvres caritatives de l’Ordre de Malte en Russie et dans le monde, sous la direction compatissante de Fra ‘Giacomo, sont une grande inspiration pour nous tous», avait déclaré le tsarévitch Georges à la mort du grand-maitre.

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L’ordre de Malte aujourd’hui

L’ordre de Malte possède un siège d’observateur permanent auprès des Nations unies, de la Commission européenne et d’autres organisations internationales. L’ordre de Malte compte environ 13 500 membres et 80 000 bénévoles qui aident à faire vivre les activités de bienfaisance de l’ordre. L’ordre vise aujourd’hui à apporter son aide humanitaire. Il est considéré en droit public international comme ayant une souveraineté fonctionnelle, ce qui lui confère un statut particulier. L’ordre délivre des passeports et entretient des relations diplomatiques avec une centaine de pays. Le grand maitre de l’ordre est considéré comme le chef de cet État fonctionnel.

Armoiries de l’ordre. Sa devise latine est Tuitio Fidei et Obsequium Pauperum (Défense de la foi et assistance aux pauvres, en français)(Image : Mathieu Chaine/Wikimedia Commons CC-3.0)

Autrefois, il fallait appartenir à la noblesse pour être admis dans l’ordre, ce qui n’est plus le cas depuis le 19e siècle. L’ordre de Malte, en l’état actuel, a été fondé en 1961 et dont la constitution a été approuvée par Jean XXIII. Le grand maitre est élu à vie. Le grand maitre doit être issu de la noblesse. Le grand maitre Fra’ Giacomo Dalla Torre del Tempio di Sanguinetto est décédé le 29 avril 2020. Il était le 80e Grand Maître de l’ordre depuis mai 2018, suite au départ de son prédécesseur, qui avait été démis par le pape François. Actuellement, Marco Luzzago a été élu lieutenant et assure l’intérim jusqu’à la fin de son mandat en novembre 2021. Une nouvelle élection devrait avoir lieu. Parmi les milliers de membres, on compte seulement 56 profès et une dizaine présente les critères pour être élu. Les profès sont des chevaliers qui ont prononcé les vœux évangéliques d’obéissance, de chasteté et de pauvreté. Le grand maître use du prédicat d’Altesse Éminéntissime (SAE) et en tant que souverain de l’ordre est aussi prince.

Le prince et grand maitre Fra’ Giacomo Dalla Torre del Tempio di Sanguinetto est décédé le 29 avril 2020 (Photo : Wikimedia Commons)

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Le palais Magistral est le siège de l’ordre et appartient à l’ordre depuis le 17e siècle. Le bâtiment est considéré en Italie comme un lieu jouissant d’extraterritorialité. Afin de mener à bien ses missions localement, l’ordre est divisé en branches locales. On compte 6 prieurés, les autres divisions sont des associations nationales. L’ordre de Malte-France existe depuis 1891.

Nicolas Fontaine

Rédacteur en chef

Nicolas Fontaine est rédacteur web indépendant depuis 2014. Après avoir été copywriter et auteur pour de nombreuses marques et médias belges et français, il s'est spécialisé dans l'actualité des royautés. Nicolas est aujourd'hui rédacteur en chef d'Histoires royales. nicolas@histoiresroyales.fr