Baudouin et Fabiola : traque mystique de la prétendante, rencontres secrètes à Bruxelles et demande en fiançailles à Lourdes

À l’occasion des 30 ans de la disparition du roi Baudouin, le livre de correspondances et de souvenirs du cardinal Suenens bénéficie d’une réédition préfacée par le prince Nikolaus de Liechtenstein. Son livre débute par la rencontre quasiment divine entre le roi Baudouin et Fabiola, sa future épouse, grâce aux visions de Veronica O’Brien, une religieuse irlandaise. Apparitions mystiques, échanges épistolaires charismatiques et demande en fiançailles à Lourdes, la rencontre entre le roi des Belges avec l’aristocrate espagnole tient du miracle.

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Le cardinal Suenens raconte la rencontre entre Baudouin et Fabiola

« Le roi Baudouin – L’héritage d’une vie » est le livre écrit par le cardinal Léon-Joseph Suenens, archevêque de Malines-Bruxelles, qui avait noué une profonde amitié avec le roi Baudouin, depuis le début des années 60 et qu’il a maintenue jusqu’à son décès le 31 juillet 1993. À l’occasion du 30e anniversaire de la mort du roi Baudouin, le livre du cardinal, lui-même décédé en 1996, est réédité et préfacé par le prince Nikolaus de Liechtenstein, époux de la princesse Margaretha de Luxembourg, nièce du roi Baudouin.

« Le roi Baudouin – L’héritage d’une vie » du cardinal Léon-Joseph Suenens est réédité en 2023 à l’occasion du 30e anniversaire de la disparition du roi Baudouin, préfacée par le prince Nikolaus de Liechtenstein et comprenant des témoignages de proches (Photo : Histoires Royales)

L’histoire entre Léon-Joseph Suenens et Baudouin commence à l’automne 1959 lorsqu’il est convoqué au Palais royal pour discuter de l’avenir universitaire des enfants de la famille. Ce jour-là, Suenens a droit à une très brève rencontre avec le jeune souverain qui souffre d’une grippe. Quelques semaines plus tard, Suenens est convié à une balade informelle avec le Roi dans le parc du château. Après cette promenade, Suenens écrit une lettre inspirante au Roi, qui le convie à une nouvelle balade en février 1960.

Baudouin se sent à l’aise lors de cette promenade et évoque Lourdes, qu’il venait de visiter presque incognito quelques jours auparavant. Le roi des Belges s’était mêlé aux pèlerins et avait prié toute la nuit, aux abords de la grotte, pour demander à Notre-Dame de Lourdes de « résoudre le problème » du mariage. Le roi Baudouin était âgé de 29 ans et célibataire. Son frère cadet, le prince Albert venait tout juste de se marier à Paola, une princesse italienne.

En 1959, le roi Baudouin, âgé de 28 ans, est encore célibataire et est déjà sur le trône depuis 8 ans. Il assiste seul aux événements, comme ici lors de sa visite d’État aux Pays-Bas, à côté de la reine Juliana, quelques semaines avant sa première rencontre avec Léon-Joseph Suenens et un an et demi avant son mariage (Photo : Penta Springs / Alamy / Abacapress)

L’évêque est surpris d’apprendre ce voyage secret, effectué pour implorer l’aide de Marie, et ne croit pas aux coïncidences, lui-même très marqué par sa rencontre en 1948 à Lourdes avec une certaine Veronica O’Brien, née Louise-Mary O’Brien en 1905 en Irlande. Au cours de cet échange, le Roi est intrigué par la personnalité de Veronica, telle que l’évêque la lui dépeint. « Pourrais-je la rencontrer ? », demande Baudouin.

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Le roi Baudouin s’en remet aux visions d’une religieuse irlandaise

Après un échange de coordonnées, puis des vacances en Suisse pour le souverain, Baudouin organise une première rencontre avec Veronica O’Brien. Elle a lieu le 18 mars 1960 au château de Laeken. Tellement pris par la conversation de celle qui s’adressait à lui en l’appelant « Mister King », le Roi ne vit pas passer les cinq heures de cette audience.

Dans la semaine, Veronica O’Brien donne suite à sa rencontre en envoyant une lettre au roi Baudouin, dans laquelle explique avoir prié pour lui tous les jours. « Il semblerait que la présente année pourrait être une année déterminante pour vous », écrit-elle au Roi. « C’est pour cela que l’Esprit Saint désire vous faire réaliser plus clairement ce qu’est votre travail ici-bas et c’est pourquoi il désire vous révéler plus intimement le “secret de Marie” ». À sa lettre, la religieuse joint plusieurs documents, dont un livre intitulé « Le Secret de Marie » écrit par Louis-Marie Grignon de Montfort. Elle conseille au Roi de se laisser imprégner par la lecture de ce livre qui le convaincra de suivre presque aveuglément la voie que Marie, la mère de Jésus, aura choisie pour lui.

« Marie est immensément plus intéressée à votre avenir que vous-même pourriez l’être. Elle prendra le plein contrôle de tous les pas qui vous conduiront à la rencontre de celle avec laquelle vous aimerez et servirez le mieux le Seigneur ». Mi-avril, le Roi convoque Veronica en audience et lui fait part de sa volonté de s’en remettre à elle pour lui trouver une épouse. Le Roi évoque aussi le souhait de se tourner vers l’Espagne. Veronica voit elle aussi apparaître l’Espagne dans ses rêves et elle revoit Baudouin le lendemain. Elle accepte dans la foulée d’annuler un voyage professionnel très important aux États-Unis pour réaliser sa nouvelle tâche d’entremetteuse que lui avait confié le souverain.

Le cardinal Léon-Joseph Suenens était proche de la famille royale et a rencontré le roi Baudouin à l’automne 1959. Ici, photographié en 1964 à côté du prince Albert et de la princesse Paola, prince et princesse de Liège, qui entourent la reine Fabiola (Photo : BNA Photographic / Alamy / Abacapress)

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Veronica O’Brien est guidée vers Fabiola Mora y Aragón

Ni une ni deux, en quelques jours, à la veille de Pâques 1960, Veronica s’envole pour l’Espagne, gardant précieusement avec elle un document signé par le roi qui lui permettrait de prouver sa bonne foi au cas où les Espagnols douteraient de sa sincérité, sans jamais révéler sa véritable mission. De son côté, Suenens avait contacté le nonce de Madrid pour le prévenir de l’arrivée de Veronica et lui demander de lui accorder sa confiance. À chaque rencontre, la religieuse prétextait mener des recherches sur l’apostolat en milieu aristocratique.

Veronica envoie régulièrement des lettres au roi pour lui rapporter, quasiment en tant réel, la façon dont évoluent ses recherches. « Je refuse tout simplement de me considérer comme une fille qui s’aventure dans une extravagante recherche », lui écrit-elle, en prenant conscience de la mission extraordinaire qu’elle accomplit. Après sa rencontre avec le nonce de Madrid et grâce aux différents laissez-passer dont elle disposait, un diplomate lui conseille de rencontrer la directrice d’une école féminine madrilène où étudient de jeunes aristocrates. La directrice lui donne le nom d’une personne qui pourrait lui convenir. À son tour, cette personne qui ne pouvait pas répondre à sa demande, lui donna elle aussi le nom d’une jeune femme qui correspondrait à ses attentes : Fabiola de Mora y Aragón. Afin de ne pas compromettre son identité, O’Brien lui donne le pseudo d’Avila dans ses correspondances avec le Roi.

La religieuse se souvient parfaitement de sa rencontre avec « Avila », chez elle, dans un appartement moderne agrémenté de « tableaux magnifiques qui valent des millions ». Lorsque Veronica O’Brien voit arriver Fabiola, elle sait que c’est elle. Elle la décrit comme étant « grande, mince, bien bâtie, le visage “good looking and striking”, pétillante de vie, d’intelligence, d’entrain, de droiture et de clarté ».

Lors de cette rencontre, Fabiola s’épanche sur sa vie, ses passions, son sport favori, la disparition de son père, son engagement pour la Croix-Rouge et ce qu’est la vie d’une aristocrate espagnole en ces temps où la monarchie a été abolie. En abordant la question du mariage, Fabiola lui apprend qu’elle a décliné la main d’un diplomate, refusant de partir s’installer à Washington. Comment une jeune femme avec tant de qualités pouvait-elle être toujours célibataire ? « J’ai mis ma vie entre les mains de Dieu, je m’abandonne à lui, peut-être que lui me prépare quelque chose », rétorque Fabiola. Ses mots ne pouvaient que confirmer Veronica dans son intuition qu’elle avait trouvé l’élue. Autre confirmation mystique, la religieuse aurait vu un tableau dans un rêve, la nuit avant leur rencontre, tableau qu’elle a retrouvé accroché au mur de l’appartement de Fabiola.

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Convaincre Fabiola de rejoindre la Belgique

Après cette rencontre de deux heures et demie, un aller-retour éclair à Bruxelles est nécessaire pour que Veronica rapporte au Roi de vive voix ce qu’elle venait de vivre. Baudouin, lui-même convaincu par le récit, renvoie immédiatement la religieuse à Madrid, avec pour mission cette fois-ci de convaincre « Avila » d’embrasser son destin. Veronica retrouve Fabiola au carmel de la Colline des Anges, en dehors de Madrid, dans le but de lui révéler la véritable raison de sa visite en Espagne.

Cette rencontre tourne à la catastrophe. Alors qu’elles sont en train de prier dans la chapelle du monastère, Veronica tend la lettre écrite par Suenens à Fabiola. La jeune femme prend peur, au vu du caractère trop mystique des propos. Elle renvoie la religieuse et demande de ne plus jamais la contacter. Le nonce de Madrid, finalement averti de la véritable mission, téléphone à Fabiola pour tenter de la rassurer. Le nonce met alors en place un alibi pour permettre à Fabiola de se rendre à Bruxelles sans éveiller des soupçons.

L’appel téléphonique du nonce à Fabiola lui permet de reprendre confiance en Veronica et s’excuse pour sa réaction. Elle-même ne peut pas croire qu’elle soit celle appelée à une telle destinée et pourtant, au milieu du mois de mai, elle accepte de se rendre à l’aéroport, escortée par ses deux beaux-frères qui ne comprennent pas l’insistance de Fabiola. Quel est ce congrès international auquel elle prétendait vouloir assister à Bruxelles et qui semblait être si important ?

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Les rencontres secrètes entre « Luigi » et « Avila » rue de Suisse

Durant son premier séjour secret à Bruxelles, Fabiola est hébergée rue de Suisse, dans l’appartement de Veronica. C’est aussi dans cet appartement qu’eut lieu la première rencontre entre Baudouin et Fabiola, ainsi que les suivantes. Tout est mis en place pour garantir l’anonymat du souverain. Les allées et venues rue de Suisse ont été gardées secrètes. Personne n’a été témoin de leurs discussions.

Fabiola est restée en Belgique le temps nécessaire et au bout de quelques semaines, en juillet, Fabiola profita du pèlerinage organisé par le diocèse flamand de Suenens pour rejoindre Lourdes, pèlerinage auquel Baudouin participait également.

Baudouin et Fabiola, deux amoureux soudés par une foi catholique profonde. Ici photographié quelques mois après leur mariage (Photo : Penta Springs / Alamy / Abacapress)

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La demande en fiançailles à Lourdes après une messe dédiée à sainte Elisabeth du Portugal

Le roi Baudouin, qui utilise le pseudo de Luigi, se rend à Lourdes en voiture avec un ami. « Avila » arrive de son côté, en train, et c’est à nouveau en cachette, utilisant des voitures de location, que les retrouvailles ont lieu. Le roi Baudouin décrit lui-même en détail son séjour à Lourdes, dans ses lettres envoyées à Léon-Joseph Suenens, que ce dernier a publiées dans son livre. Baudouin décrit les retrouvailles merveilleuses, durant lesquelles il fait le point avec sa promise. Ils savent tous les deux que l’issue de ce voyage doit être la demande en fiançailles mais elle aura lieu uniquement s’ils obtiennent une confirmation de Notre-Dame de Lourdes.

« Luigi » et « Avila » assistent à des messes ensemble, prient ensemble, se rendent à la crypte et le souverain est de plus en plus convaincu qu’il fera sa demande à la fin du séjour. « Ce qui me plaît le plus en elle, c’est son humilité, sa confiance en la Très Sainte Vierge et sa transparence », confie-t-il à Suenens dans une lettre. « Elle sera toujours un grand stimulant à aimer Dieu toujours plus ».

Le 7 juillet, Luigi et Avila se rendent à la messe. Baudouin souhaite faire sa demande en écrivant son amour dans le missel de Fabiola mais l’occasion ne se présente pas et c’est finalement le 8 juillet, après une nouvelle messe dédiée à sainte Elisabeth du Portugal, qu’aura lieu la demande. Baudouin et Fabiola prennent le petit-déjeuner au bord d’une route de Tarbes, puis ils partent faire une grande promenade. « Brusquement, alors que rien ne faisait prévoir cette réaction, Avila me demande si nous ne pourrions pas nous arrêter et dire trois Ave Maria pour la remercier de toutes ses gentillesses et de son amour pour nous », écrit Baudouin. Après les prières, ils reprennent leur marche sans dire un mot. Soudain, Fabiola brise le silence : « Cette fois-ci, c’est oui et je ne veux plus regarder en arrière ».

« C’était trop beau, j’avais envie de pleurer de joie et de reconnaissance à l’égard de notre Maman du Ciel », confie le Roi à Suenens. Lorsque le couple retrouva Veronica après la promenade, ils se tenaient bras dessus bras dessous, signifiant ainsi qu’ils venaient de se fiancer.

Les débuts de Fabiola de Mora y Aragón en Belgique et son mariage le 15 décembre 1960 avec le cinquième roi des Belges, qu’elle avait rencontré sept mois auparavant (Photo : Histoires Royales)

Le mariage a eu lieu quelques mois plus tard, le 15 décembre 1960. La cérémonie religieuse, à la cathédrale des Saints-Michel-et-Gudule de Bruxelles, fut dirigée par l’archevêque de Malines-Bruxelles et primat de Belgique, le cardinal Joseph-Ernest Van Roey. Le cardinal est décédé un an plus tard, remplacé par Léon-Joseph Suenens, en novembre 1961. Suenens sera créé cardinal par le pape Jean XXIII en mars 1962. En toute humilité, Veronica O’Brien n’a pas assisté au mariage du roi Baudouin et de celle qui ce jour-là devint la cinquième reine des Belges. Dans les carnets intimes du roi Baudouin, on peut y lire, chaque année, à la date du 8 juillet, des paroles de remerciement et des actions de grâce que le souverain adressait au Seigneur et à la Vierge pour les remercier d’avoir mis Fabiola sur son chemin.

Les échanges épistolaires et les notes du carnet intime du roi Baudouin sont indiscutables. Le récit du cardinal Suenens a toutefois été remis en cause par plusieurs historiens, qui estiment que Baudouin et Fabiola se seraient rencontrés pour la première fois en 1957 lors d’une fête chez la reine Victoire-Eugénie d’Espagne, à Lausanne. La reine d’Espagne était la marraine de Fabiola. Et ils se seraient revus l’année suivante, à l’occasion de l’Exposition universelle à Bruxelles. Selon l’historien Emmanuel Gerard, la « légende divine » de Suenens avait pour but de créer une aura autour du roi Baudouin, et son « histoire visait à démontrer la sainteté de Baudouin », comme il l’expliquait à la VRT en 2018. Mark Van den Wijngaert et Emmanuel Gerard ont à leur tour publié un livre qui comprend leurs hypothèses.

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Nicolas Fontaine

Rédacteur en chef

Nicolas Fontaine a été concepteur-rédacteur et auteur pour de nombreuses marques et médias belges et français. Spécialiste de l'actualité des familles royales, Nicolas a fondé le site Histoires royales dont il est le rédacteur en chef. nicolas@histoiresroyales.fr