Jean XXIII révèle la grossesse de la reine Fabiola à la presse

Le 9 juin 1961, le pape Jean XXIII recevait dans ses appartements au Vatican, une délégation belge, curieuse d’en apprendre plus sur l’audience privée de trois-quarts d’heure qu’il avait tenue la veille, dans la salle du Trône, avec le roi et la reine des Belges. Fier d’avoir été le premier informé, le souverain pontifie n’a pas pu s’empêcher de confirmer l’heureuse nouvelle qui s’était déjà ébruitée. Le pape Jean XXIII a confirmé la grossesse de la reine Fabiola, provoquant la joie parmi la population belge et la polémique chez les politiques.

Lors d’un voyage au Vatican en 1961, le roi et la reine des Belges ont confié au pape Jean XXIII que la reine Fabiola était enceinte. Le couple photographié ici en 1969 (Photo : domaine public)

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La reine Fabiola se confie au pape Jean XXIII

Le jeudi 8 juin 1961, le roi Baudouin et son épouse, la reine Fabiola, sont invités par le Très Saint-Père au Vatican, dans le cadre de leur voyage à Rome. La pluie bat son plein sur la place Saint-Pierre et des centaines de badauds, au courant de la visite royale, s’étaient amassés près des portes. Le roi Baudouin sort de la voiture, puis son épouse, dont la tenue immaculée évoquait un « nuage de dentelle blanche piquée de diamants » au journaliste du Soir, Yvon Toussaint, envoyé à Rome.

La reine Fabiola et le roi Baudouin sont reçus en audience le 8 mars 1961 au Vatican. Le reine Fabiola confie sa grossesse au pape Jean XXIII. Pour cette rencontre, le roi Baudouin porte autour du cou le collier de l’ordre du Christ (Photo : UPI/Fair Use/Collection privée Histoires Royales)

L’entretien avec le pape durera trois-quarts d’heure. La presse n’est pas conviée à la rencontre entre le roi Baudouin, la reine Fabiola et le pape Jean XXIII. Le jour même, en soirée, le porte-parole de l’ambassade de Belgique auprès du Saint-Siège, annonce que la Reine a dû écourter sa visite au Vatican car « elle se sentait fatiguée ». L’information est relayée dans l’Osservatore Romano, le journal du Vatican, qui précise que « de sources dignes de foi », il semble « probable et évident à la fois que la Reine attend un heureux événement ». Au vu des circonstances, le pape aurait accepté quelques modifications du protocole « étant donné la condition particulière dans laquelle la Reine se trouve ».

L’information fait rapidement mouche parmi les journalistes belges qui accompagnaient les souverains lors de leur séjour. Dès le lendemain, alors qu’une visite de la basilique Saint-Pierre était prévue pour ravir les journalistes et leur faire découvrir les lieux où s’étaient entretenus les souverains, le pape les gratifiera de sa présence pour leur annoncer une grande nouvelle dont il avait la primeur.

Le pape Jean XXIII n’a pas pu garder pour lui l’annonce de la grossesse de la reine Fabiola (Photo : domaine public)

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Le 9 juin 1961, la presse répand la rumeur de l’annonce

Le vendredi 9 juin 1961, comme le communiqué de la veille l’avait annoncé, la Reine Fabiola devait écourter son séjour, et elle ne se présenta pas à l’Église Saint-Julien-des-Belges via del Sudario, pour assister à une messe dans cette paroisse fréquentée par la communauté belge expatriée à Rome. Mgr De Bruyne fut déçu de son absence, mais il put compter sur la présence du roi Baudouin.

La nouvelle se répand vite. La Reine est bien « fatiguée », et n’a pas assisté à la messe. Immédiatement, Londres réagit, par le biais du porte-parole de Buckingham pour indiquer qu’à sa connaissance aucune modification n’est prévue pour la visite d’État prévue le 11 juillet par le couple de souverains belges au Royaume-Uni. « La possibilité d’un ajournement de cette visite avait été évoquée à la suite de l’annonce de l’attente d’un heureux événement à la Cour de Belgique », indique néanmoins le porte-parole de Buckingham, prêt à agir en cas de confirmation.

L’agence Reuter, citée par Le Soir, a pour sa part contacté la comtesse de Mora, la mère de la reine Fabiola pour tenter d’obtenir des informations. Mais la comtesse de Mora affirme qu’elle « ne sait rien ». Madrid serait pourtant déjà en ébullition, alors que la nouvelle s’était rapidement répandue, dans la patrie de naissance de la reine des Belges, qui jouit d’une grande popularité en Espagne. Le Soir précise que « selon des milieux très bien informés de la capitale belge, l’enfant attendu par la Reine naitrait à l’automne, probablement vers octobre ».

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Le pape est fier de confirmer lui-même ce que la Reine lui avait confié

À 8 heures 30, le 9 juin 1961, retranscrit dans la presse belge le lendemain, les journalistes sont conviés à visiter la basilique Saint-Pierre. Ils traversent la salle Clémentine, puis les appartements pourpres, avant d’arriver à la salle du Trône, là où la veille, Baudouin, Fabiola et Jean XXIII se sont rencontrés. Ils attendent ensuite devant la porte des appartements privés du Souverain Pontife, et à 9 heures précises, la porte s’ouvre. On les invite à entrer dans la bibliothèque du pape, son lieu de travail. « Une lumière douce et tempérée par d’immenses rideaux blancs, baigne toute la pièce », écrit l’envoyé spécial du Soir, Hugues Vehenne.

Le Souverain Pontife, vêtu de blanc, mules écarlates aux pieds, est débout, à l’entrée de la bibliothèque et accueille les journalistes avec « bienveillance paternelle » et « simplicité humaine ». Visiblement inspiré ce jour-là, « quelques mots ajoutés à quelques mots », il prononcera un discours de 30 minutes. Il revient notamment sur sa rencontre de la veille, avec le roi Baudouin et la reine Fabiola, « ces jeunes époux dont la sincérité et l’ouverture d’esprit m’ont touché ».

Puis, Jean XXIII s’emporte et peu importe les secrets d’État, il annonce fièrement avoir été mis au courant de la bonne nouvelle, et confirme ainsi la rumeur. « Il est impossible que le ciel ne jette point ses regards sur une si complète union admirée par le peuple belge tout entier. La reine Fabiola avait voulu m’annoncer tout d’abord l’heureux événement. C’est une attention à laquelle j’ai été très sensible. » Le Très Saint-Père admet ensuite avoir lui aussi lu les journaux et avoue avec ironie qu’il attendait la nouvelle. « Maintenant, la réalité confirme l’imagination. Je me réjouis de l’heureux événement attendu à la Cour de Belgique ». Les journalistes seront ensuite piégés et devront encore attendre de longues minutes que le pape finisse ses déclarations, parlant à présent du pouvoir créateur qu’ont les journalistes. « Pour moi, un article c’est une création », explique Jean XXIII. Mais les journalistes ne l’écoutent plus que d’une oreille. Ils n’ont qu’une envie, sortir de ces lieux et pouvoir s’empresser d’annoncer la nouvelle par téléphone à leur rédaction à Bruxelles.

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Une annonce peu commune qui froisse le Palais et le gouvernement

Bien que la nouvelle fut accueillie avec joie parmi la population, dès le jour de l’annonce, c’est dans les milieux gouvernementaux que le contexte de l’annonce « n’a pas manqué de surprendre ». En effet, habituellement, c’est au Grand Maréchalat de la Cour de l’annoncer officiellement au gouvernement, en premier lieu, et en particulier au ministre de la Justice, qui est aussi notaire de la Cour. C’est à lui ensuite, de prendre les dispositions nécessaires. Bien que le contexte de ce voyage soit particulier et que l’on peut comprendre la joie pour les souverains, profondément catholiques de pouvoir annoncer la nouvelle en primeur au Souverain Pontife, à Bruxelles, on s’interroge alors pourquoi la « Maison royale, même depuis Rome, n’ait pas pris les mesures opportunes afin d’annoncer elle la nouvelle que le Pape a porté à la connaissance des journalistes ». Le jour même, Le Soir a contacté le Palais, qui se trouvait bien vide en période d’absence des souverains, et qui a déclaré « être toujours dans l’ignorance » à ce sujet.

Pire encore, la presse qui continuait à couvrir la visite de la délégation belge au Vatican, remarqua l’attitude du premier ministre Théo Lefèvre durant la journée du 9 juin. Lors des visites, il questionnait lui-même les journalistes pour en apprendre plus. Alors que la nouvelle s’était ébruitée en quelques heures dans la capitale italienne, le premier ministre se trouva en posture embarrassante au cours de la réception diplomatique à l’ambassade de Belgique, qui se tenait en soirée. Le Tout-Rome défilait devant lui en demande de renseignements que lui-même ne possédait pas.

« Il quitta l’ambassade vers 19h30 avec un rien d’agacement qui, on ne peut en douter, provenait du fait qu’il n’avait pu jusqu’alors obtenir sur le sujet (…) ni entretien royal ni déclaration », écrivait Le Soir. « Bref, M. Théo Lefèvre en était réduit à s’informer auprès des… journalistes ». Les propos ont été repris le lendemain par le journal communiste Le Drapeau Rouge, qui n’hésite pas à parler d’humiliation pour le Premier ministre.

La presse de gauche n’est pas tendre, et ne laisse pas passer ce nouveau couac de la famille royale, une fois de plus dû à sa proximité avec l’Église. « Des initiatives choquantes… », souligne Le Drapeau Rouge. « Il faut bien se rendre à l’évidence que le roi Baudouin et la reine Fabiola s’affirment de plus en plus comme étant à la tête d’une partie de l’État belge, de l’opinion la plus fanatiquement catholique ». Le journal reproche également au chef d’État, que la constitution oblige à respecter les opinions philosophiques et politiques de tous les citoyens, de ne pas pratiquer « avec la mesure que commande leur position ».

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Bien entendu, un précédent raisonnait encore au sein de la classe politique belge. En novembre 1958, le prince Albert, était envoyé par son frère, le roi Baudouin, pour le représenter lors de l’intronisation du nouveau pape. Jean XXII avait été élu quelques jours plus tôt, fin octobre.

Lors d’une des soirées organisées à l’ambassade de Belgique, en marge de cette élection et de l’intronisation, le prince Albert avait croisé une belle princesse italienne du nom de Paola Ruffo di Calabria. Convolant peu de tant en justes noces, Jean XXIII (qui a donc avoué lire avec plaisir la presse et les ragots) se proposa pour diriger leur mariage. Jean XXIII, qui se considérait comme l’entremetteur de cette rencontre, voulait sceller cette union dont il était responsable. Quoi de plus beau, de plus majestueux pour un prince royal que d’avoir le pape pour célébrer son mariage ? La proposition était trop belle et féérique. Mais nous ne sommes plus à l’époque où le pape couronnait rois et reines. Cette initiative, qui plaisait bien évidemment à la famille italienne de la future mariée mais aussi à la famille royale très pieuse, n’a pas plu à la Cour, ni au Palais et ni au gouvernement. Marier un membre de la famille royale belge en dehors du territoire, l’aurait exclu de l’ordre de succession. Le mariage fut donc organisé à Bruxelles, le 2 juillet 1959.

En 1966, Paul VI commet le même impair que Jean XXIII et révèle à son tour la grossesse de Fabiola (Photo : UPI/Fair Use/Collection privée Histoires Royales)

Malheureusement, quelques semaines après l’annonce de la grossesse par le pape, le Palais royal annonçait que « l’événement tant attendu n’aurait pas lieu cette année ». Comme l’avenir nous le dira par la suite, la reine Fabiola enchainera les fausses couches et le couple désireux de fonder une famille nombreuse n’aura jamais d’enfants. Le couple ira consulter un spécialiste à Lausanne, la reine accouchera d’un garçon mort-né dans les années 60, puis ce sera au pape Paul VI de commettre un impair en juillet 1966, annonçant une nouvelle grossesse, qui se terminera une semaine plus tard à l’hôpital. Proche de la quarantaine, la reine Fabiola subit une opération irréversible en 1968, suite à une énième fausse couche, mettant fin à tout espoir d’avoir un jour un enfant.

Nicolas Fontaine

Rédacteur en chef

Nicolas Fontaine est rédacteur web indépendant depuis 2014. Après avoir été copywriter et auteur pour de nombreuses marques et médias belges et français, il s'est spécialisé dans l'actualité des royautés. Nicolas est aujourd'hui rédacteur en chef d'Histoires royales. nicolas@histoiresroyales.fr