La disparition mystérieuse du calife Al-Hâkim

Le 13 février 1021 disparaissait mystérieusement le calife Al-Hâkim. Sa disparition était à l’image de son règne, de sa vie… intrigante. Mille ans plus tard, bien que les textes historiques ne manquent pas sur sa vie, il reste l’un des personnages les plus difficiles à cerner de l’histoire. Était-il fou ? Sa conduite politique et sociale totalement inconstante ne peut s’expliquer que par des troubles médicaux. Tantôt généreux, tantôt d’une cruauté sans nom, il est à l’origine de la religion druze, pratiquée par environ deux millions de croyants aujourd’hui, principalement en Syrie et au Liban.

Illustration du calife Al-Hakim (Photo : The History Collection / Alamy / Abaca)

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La naissance du calife Al-Hakim

En 985 nait, au Caire, Al-Hakim bi-Amr Allah. Il est le petit-fils du calife, fils du prochain calife, Nizar Al-Aziz. Désigné comme héritier présomptif très jeune, son ascension sur le trône se déroula sans aucune contestation, à la mort de son père en octobre 996.

Al-Hakim n’a que 11 ans. Il est à la tête d’un immense empire, fondé seulement un siècle auparavant par son arrière-arrière-grand-père, Ubayd Allah al-Mahdi, premier calife fatimide.

Al-Hakim est né dans la dynastie califale chiite ismaélienne, qui porte le nom des Fatimides, en référence à leur illustre ancêtre. Ils descendraient d’Ali et Fatima, cette dernière étant la fille de Mahomet. Neuf générations séparent Fatima du premier calife, Ubayd Allah al-Mahdi.

Un calife fatimide âgé de 11 ans

Pour comprendre l’importance de cet empire, rappelons que le fondateur de la dynastie, Ubayd Allah al-Mahdi, est né dans le Khouzistan, en Iran. C’est lors d’une mission d’islamisation de la population berbère, en Afrique du Nord, que ce grand voyageur, deviendra calife et commandeur des croyants en 910, imposant l’islam au Maghreb. Sa conquête permettra à son califat de s’étendre vers l’est, jusqu’en Egypte. Une progression rappelée dans The Rise of the Fatimids.

Arrive six générations plus tard, le jeune calife Al-Hâkim. Son empire s’étend alors du Maroc à la Syrie, soit tout le Maghreb, l’Égypte et une partie du Moyen-Orient. Le califat possède même la Sicile. Les Fatimides se sont toujours montrés tolérants avec les autres obédiences de l’islam et même avec les juifs et chrétiens, qui peuvent accéder à des fonctions administratives importantes.

Âgé de seulement 11 ans, bien que son ascension sur le trône ne fut pas contestée, ce fut l’occasion idéale pour les différents hauts dignitaires de se disputer la régence. Celle-ci sera finalement exercée par un eunuque, Bardjawân. Les origines de Bardjawân sont inconnues, tantôt noir, tantôt blanc, peut-être sicilien ou slave. L’eunuque était un ancien esclave, arrivé à la cour du précédent calife, qui deviendra intendant, jusqu’à devenir précepteur du jeune Al-Hakim, et enfin, régent du califat.

L’eunuque s’avéra être un parfait stratège militaire et permettra à Al-Hâkim de récupérer un royaume pacifié dans de nombreuses zones auparavant belliqueuses. Il avait notamment réussi à pacifier les relations avec Byzance.

Bardjawân ne fut malheureusement pas récompensé pour son aide précieuse (grâce à lui, l’empereur byzantin Basile II signera même une trêve de 10 ans avec le califat). Al-Hâkim invita son fidèle tuteur à une balade, qu’il fit assassiner au cours de la promenade. Nous sommes en l’an 1000. Le calife a 15 ans et justifiera publiquement son geste comme une volonté de se libérer de sa tutelle un peu trop pesante.

L’empereur Basile II accepte de signer une trêve avec le califat grâce à l’eunuque régent (Image : Domaine public)

L’exécution de son régent instaura un climat de peur et de soumission. Son exécution renforça la puissance du calife auquel tous ses sujets ne pouvaient afficher qu’une soumission totale. Le jeune calife sanguinaire se montre intraitable et le nombre d’exécutions atteint des chiffres de plus en plus impressionants.

Il fit exécuter tous les prisonniers incarcérés, il tua sans véritable justification vizirs, ministres et autres personnes de son entourage, sans comprendre sa motivation, au gré de ses humeurs.

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Le trouble de la personnalité d’Al-Hâkim

Aussi impitoyable soit-il, le calife Al-Hakim est également un évergète notable. Il distribue sa richesse, il a une propension étonnante pour le social. Il fait supprimer certains impôts et n’hésite pas à faire des apparitions publiques, voire même descendre dans la rue pour se mêler à la population.

Dans les rues de Fostat, ancienne capitale d’Égypte, le souverain initiait des rixes mortelles et se délectait des conflits auxquels il pouvait assister dans les commerces. Si le spectacle manquait, il pouvait lui-même provoquer des conflits pour se distraire.

Il y a encore aujourd’hui un véritable point d’interrogation qui se dresse au-dessus de la tête du calife, qui reste un personnage à la personnalité insaisissable pour les historiens. Partisans et détracteurs se disputent leur vision.

Le souverain est un despote absolu, qui a très certainement développé un culte de la personnalité. Traditionnellement ouverts aux autres branches de l’islam, le calife rompit la tradition de la dynastie des Fatimides, allant jusqu’à proclamer l’anathème contre les premiers califes et les compagnons du Prophète. Il tente alors d’imposer le mouvement ismaélien.

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Un califat aux frontières étendues

La politique extérieure menée par Al-Hakim est presqu’irréprochable. Durant son règne, il devra faire face à différentes révoltes, qu’il parviendra à mater. Il réussit même à pousser encore plus les frontières de son royaume à l’est, gagnant Alep.

Ce n’est qu’après la mort d’Al-Hakim, en 1091 (sous le règne de son petit-fils), que le califat perdra la Sicile, c’est le début du démantèlement du califat. Fin du 11e siècle, les croisés instaurent les États latins d’Orient sur la partie palestienne et la dynastie des Fatimides s’éteint définitivement en 1171, lorsque le kurde Saladin prend le contrôle de l’Égypte, à la mort du dernier calife Al-Adid.

Saladin avait été nommé vizir durant les dernières années de règne d’Al-Adid. La dynastie chiite des Fatimides, dont Al-Adid fut le 14e et dernier souverain, est alors remplacée par la dynastie Ayyoubides, fondée par Saladin.

Ṣalāḥ ad-Dīn Yūsuf ou Saladin, deviendra le premier sultan d’Égypte de la dynastie des Ayyoubides (Image : Domaine public)

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La politique religieuse zélée du calife

Si la politique intérieure et extérieure du calife n’intéresse qu’une poignée d’historiens politologues spécialistes de la région, sa politique religieuse est nettement plus marquante. Al-Hakim marquera une rupture nette avec les pratiques de ses ancêtres.

Les Fatimides, autrefois tolérants envers les autres religions, se montreront de moins en moins cléments. C’est toutefois Al-Hakim qui se montrera le plus radical. Discrimination des juifs et des chrétiens, obligés à porter un turban noir et une ceinture identifiable pour les distinguer des musulmans. Il fera interdire la procession des Rameaux à Jérusalem en 1007. Il fera détruire monastères, synagogues et églises.

C’est au calife Al-Hakim que l’on doit la destruction du bâtiment originel de l’Église du Saint-Sépulcre, à Jérusalem, le 18 octobre 1009. Son intolérance religieuse et la destruction des lieux sacrés auront des conséquences importantes. Basile II, empereur byzantin qui avait signé une trêve avec le califat, grâce aux tractations de l’eunuque, mit fin à son pacte. Basile II interdit tout commerce avec l’Égypte.

Peu à peu, le calife restreint la liberté des femmes, faisant interdire les lieux publics où elles se réunissaient, comme les bains. Il se montrera de plus en plus restrictif sur les quantités de raisin à produire, jusqu’à l’interdiction totale de sa production et par-là même de la vente d’alcool. En 1013, pour se débarrasser plus rapidement des juifs et des chrétiens, entre deux massacres, il leur offrit la liberté de s’enfuir avec tous leurs biens, sur le territoire grec.

D’autres se convertirent à l’islam afin de conserver leurs postes, leur statut, alors que l’ensemble des fonctionnaires doit à présent être musulman.

En réalité, on prête au calife une volonté de moralisation de la société. Il s’adonne à une application stricte d’une lecture à la lettre du Coran. Les autres branches de l’islam ne sont pas épargnées. La population majoritairement sunnite de l’Égypte est vexée, heurtée et parfois révoltée contre le calife chiite is qui impose son mouvement ismaélien.

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Le calife à la double personnalité

Le calife Al-Hâkim que l’on décrit à son opposé à partir de l’année 1013, est un autre personnage, qui vient ici confirmer sa personnalité trouble. Après avoir montré une certaine clémence en acceptant la fuite des chrétiens et juifs hors de son califat, il accumulera les gestes de bonté et même… d’humilité.

Âgé bientôt de 30 ans, le calife aurait-il atteint l’âge de la raison ? Il refuse à présent que l’on se prosterne devant lui, il monte uniquement sur un âne, refuse qu’on l’annonce avec des tambours et ne porte plus que de simples vêtements de laine. Il deviendra un ascète. Il s’interdit de jouir des plaisirs de la nourriture et arrête les relations intimes.

L’attitude du calife interroge. Son seul plaisir est sa longue balade quotidienne, qui s’éternise un peu plus chaque jour. Les rumeurs de folie commencent à courir parmi la population, une rumeur qui remontra jusqu’à ses oreilles. Preuve qu’il n’avait pas totalement oublié sa période violente, il fera incendier Fostat en mars 1020. Fostat (ou al-Fustât), capitale du califat fut entièrement détruite.

Dernier signe de sa soudaine bonté, il finira même par protéger les chrétiens, et autorisa les convertis à retrouver leur religion d’origine. Il ordonne la reconstruction des églises, dix ans après les persécutions.

Ruines de l’ancien Fostat, aujourd’hui au Caire (Photo : WikiCommons)

La mort mystérieuse du calife Al-Hâkim

Jusqu’au bout, l’histoire du calife Al-Hâkim est pleine de mystères. Sa mort est aujourd’hui encore à l’origine de bien des légendes. Le 13 février 1021, le calife sort prendre l’air et part faire sa longue balade quotidienne dans les colinnes cairotes d’al-Muqattam. Toujours escorté par deux écuyers, ce jour-là, il leur demande de l’attendre. Ils l’attendront des heures durant.

Le lendemain, les écuyers rentrent bredouilles au palais, annonçant avoir perdu la trace du calife. Des recherches sont lancées. Au bout de cinq jours, ses vêtements déchirés par des coups de poignard sont retrouvés. Son corps ne sera jamais découvert. Il est donc mort entre le 13 et le 18 février 1021. Il y a tout juste mille ans.

Au-delà de sa vie pleine de rebondissements, de sa disparition intrigante, de sa mort mystérieuse, c’est aussi son héritage qui est des plus intéressants. L’histoire d’Al-Hâkim ne s’arrête pas à sa mort, loin de là. Sa politique religieuse et sa personnalité poussée à la divination feront de lui l’origine de la religion druze.

La naissance de la religion druze

La disparition du calife a bien entendu fait l’objet de plusieurs hypothèses. L’explication la plus logique et cartésienne serait simplement le meurtre du calife, un assassinat commandité par sa propre sœur qui craignait pour sa vie. On peut évidemment penser à l’assassinat par n’importe lequel de ses sujets qui aurait croisé sa route. D’autres pensent qu’il a fui et a voulu terminer sa vie anonymement dans la religion. Enfin, il y a la théorie de l’occultation, adoptée par les Druzes.

Durant les dernières années de sa vie, le calife s’était entouré du vizir turc Muhammad al-Darazi. Ce dernier était fasciné par l’intellect du calife et voyait en lui la plus haute manifestation de Dieu. Depuis toujours les califes, également Imams, étaient régulièrement divinisés par le peuple. Jusqu’alors, les précédents califes avaient vivement interdit de les diviniser. Ce ne fut pas le cas d’Al-Hâkim.

Le vizir Muhammad al-Darazi et l’imam persan Hamza, tous deux ismaéliens, ont fondé un culte au calife Al-Hâkim. Ce dernier, flatté par cette vision, ne fit rien pour combattre sa divinisation. Au contraire, il encouragea la tendance, qui deviendra la secte des Druzes, d’après le nom du vizir al-Darazi. Le calife s’autoproclama d’ailleurs prophète en 1017.

En 1021, le calife disparait. Pour les Druzes, le calife n’est pas mot. Le vizir al-Darazi proclame l’occultation de leur prophète. Les Druzes attendent donc le retour du calife occulté.

Cette secte dérivée de l’ismaélisme a continué à évoluer et à faire des adeptes. Plusieurs courants druzes se distinguent aujourd’hui. Ils sont parfois même radicalement différents. Bien que descendants de l’islam, certains ne se considèrent pas comme musulmans. Ils refusent la charia, les obligations rituelles.

Dans les siècles qui suivent la mort du calife, les Druzes connaitront de nombreuses persécutions, par les sunnites, par les croisés, puis par les sultans mamelouks d’Égypte puis par les Ottomans. Installés ensuite au Liban, l’émir du Mont-Liban Fakhreddine II porte le titre de prince des Druzes. Fakhreddine (1572-1632) est considéré comme le fondateur du Liban moderne, décrit par Louis XIII comme « Ficardin, le Très illustre et puissant Prince ».

Une femme druze au centre, portant le costume traditionnel et le tantur sur la tête, entourée d’une paysanne de Damas à gauche et d’une dame de Damas à droite, photographiés en 1873 (Photo : domaine public)

En 1909, les Druzes tentent d’obtenir l’indépendance des Ottomans dans une province syrienne. Cet épisode connu comme la révolte du Hauran se termine par la défaite des Druzes.

Les Druzes ont refait parler d’eux entre 1975 et 1990 lors de la guerre civile libanaise. Kamal Joumblatt, fondateur du Parti libéral progressiste est druze.

Sources : Britannica, La Croix

Nicolas Fontaine

Rédacteur en chef

Nicolas Fontaine est rédacteur web indépendant depuis 2014. Après avoir été copywriter et auteur pour de nombreuses marques et médias belges et français, il s'est spécialisé dans l'actualité des royautés. Nicolas est aujourd'hui rédacteur en chef d'Histoires royales. nicolas@histoiresroyales.fr