Frédéric-Guillaume 1er, le roi qui jouait vraiment aux soldats

Il n’était pas tout à fait roi de Prusse mais roi en Prusse car le Saint-Empire romain germanique, un Habsbourg à sa tête, enserre ce territoire du Nord, Brandebourg et Prusse indissolublement liés, qui n’a pas encore atteint le statut de puissance de rang européen. C’est cependant un titre royal que son père Frédéric 1er a conquis en 1701. Mais il faudra attendre 1740 pour qu’à la mort de Frédéric-Guillaume 1er, son fils devienne le premier roi officiel de Prusse, sous le nom de Frédéric II. Entre les deux, voici ce Roi-Sergent, un sobriquet peu flatteur pour un personnage qui suscite chez ses contemporains des opinions pour le moins contrastées. Qui est véritablement Frédéric-Guillaume Ier ? Un soudard violent et despotique ? Un maniaque obsédé par la chose militaire ? Un administrateur hors-pair et un monarque soucieux des deniers du royaume ? Sans doute un peu tout cela à la fois, si l’on se fie aux témoignages des chroniqueurs de son temps. 

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Le prestige de l’uniforme

Se conduire virilement, le prince Frédéric-Guillaume le revendique. Pourquoi cette prédilection accordée à des mœurs rudes, en totale contradiction avec la finesse de sa mère, la reine Sophie-Charlotte, intellectuelle et lettrée reconnue, qui meurt alors qu’il n’a que dix-sept ans ?

On ne connaîtra sans doute jamais les motifs d’un comportement qui s’affiche dans une grossièreté assumée, dans le refus de la culture « européenne » de l’époque, où l’usage de la langue française est un symbole de supériorité et, pour la noblesse, un signe de reconnaissance. Frédéric-Guillaume ne parle que l’allemand, langage du peuple, apprécie les produits de son pays, le vin du Rhin, la bière, mange beaucoup quoique simplement et fume la pipe en compagnie de ses acolytes.

Bientôt, la vie militaire qu’il admire dans tous ses aspects, la netteté, la rigueur, la discipline, acquiert une place prépondérante dans sa vie. Admirant et vénérant le soldat qu’il prend pour modèle, il ne se vêt plus qu’en militaire, résolvant ainsi nombre de questions du protocole vestimentaire…

Le sérieux d’un roi

A dix-huit ans, le jeune homme épouse sa cousine germaine, Sophie-Dorothée, dont il aura, parmi leurs quatorze enfants, le futur roi de Prusse Frédéric II. Il combat lui-même, il est sur le terrain. Ainsi, aux Pays-Bas, en 1709 soit quelques années avant de monter sur le trône à vingt-cinq ans, il participe à la cruciale et si meurtrière bataille de Malplaquet.

La reine Sophie-Dorothée, épouse de Frédéric-Guillaume 1e (Image : domaine public)

Son sérieux, son esprit d’organisation qui va parfois jusqu’à l’obsession, son souci d’économie, il les met au service d’une vision pour le moins nouvelle. Celle d’un pays rangé, ordonné, protégé, centralisé, sans place pour la fantaisie comme pour l’amateurisme. Une vision qui s’illustre rapidement dans les choix politiques qu’il orchestre, en rupture avec ceux de son père, monarque dispendieux, et bien sûr de sa mère, l’épistolière qui correspondait avec les plus grands philosophes de son temps.

Le roi Frédéric-Guillaume 1e (Image : domaine public)

D’abord, moins dépenser : pourquoi habiter un somptueux palais ? Frédéric-Guillaume privilégie deux résidences quasi champêtres, dont l’une à Postdam, sa « ville-capitale ». Il diminue les charges de la cour, fait drastiquement baisser les dépenses publiques et, avec une sensibilité toute luthérienne, mène une vie sobre et réglée.

Ensuite, rationnaliser : la législation, l’administration sont prises en main, le territoire est organisé d’une manière claire et structurée, qui donnera à la Prusse une ossature durable et solide.

Enfin, peupler : la Prusse-Orientale est offerte aux protestants chassés en nombre de Salzbourg la catholique, quelque 17 000 colons s’y installent dans les années 1731-1732. Mais son œuvre majeure concerne l’armée.

Frédéric-Guillaume accueille les exilés de Salzbourg (Image : domaine public)

Un paradoxe et des géants 

Entre moquerie et respect dû à un roi, le surnom donné à Frédéric-Guillaume dit tout de son personnage : der Soldatenkönig en allemand, le Roi des Soldats, que traduit imparfaitement le sobriquet de « Roi- Sergent ».

Sa passion pour le militaire a une visée politique et il serait injuste de voir, dans la consolidation qu’il apporte à l’armée prussienne, les effets d’un « hobby » enfantin. La Prusse devient une grande puissance avec la meilleure armée d’Europe, qui double sous son règne, passant de quarante mille à quatre-vingt mille hommes.

Paradoxalement, cette armée magnifiquement entretenue servira peu. Mais elle est en réserve, le futur Frédéric II en bénéficiera. Et elle en impose, comme la garde personnelle que crée en 1717 ce roi atypique, les « Grands grenadiers de Postdam », vite surnommés les « géants de Postdam ». Car il faut mesurer au moins 1,88 m pour être recruté ! La taille moyenne des hommes étant de 1,65 m à l’époque, Frédéric-Guillaume envoie chercher ces soldats de haute taille hors des frontières, partout où c’est possible, et, en l’absence de leur consentement, on n’hésite pas à les enrôler de force !

Un géant de Potsdam (Image : domaine public)

Cette garde a tant de valeur à ses yeux que ses contemporains utilisent les géants comme monnaie d’échange : l’épisode du « cabinet d’ambre » offert par Frédéric-Guillaume 1er au tsar de Russie Pierre le Grand est resté célèbre. Pour remercier le monarque prussien de ce somptueux présent, le tsar lui fait cadeau de 55 géants en chair et en os, prêts à intégrer son régiment de « grands soldats », qui en comportera jusqu’à 3 000 ! Rien d’autre sans doute n’aurait pu lui plaire davantage…

Sources : Russia Beyond, Ça m’intéresse, Russia Beyond

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Sylviane Lamant

Sylviane est diplômée en Littérature française. Biographe et professeur, elle partage avec Histoires Royales sa passion pour l'histoire.