Catherine Cornaro : La dernière reine de Chypre

En décembre 1472, les Chypriotes sont amassés au port de Famagouste dans l’espoir d’apercevoir celle qui allait devenir leur reine. Catherine Cornaro, cette jeune et belle vénitienne était promise à leur roi, Jacques II de Chypre. Mais ce qu’ils ignoraient, c’est qu’elle deviendrait aussi un jour le reine. Malheureusement, elle sera aussi celle qui mettra fin à l’indépendance de Chypre, à la monarchie chypriote et à la dynastie des Lusignan en tant que souverains de l’île. Chypre sera vendue à la République de Venise. L’histoire peu connue de Catherine Cornaro est pourtant digne d’un roman.

Catherine Cornaro : la Vénitienne devenue reine de Chypre (University of Sydney Art Collection)

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Une pupille de la République de Venise qui devint reine de Chypre

Catherine Corner ou Caterina Cornaro est née en novembre 1454, à Venise. Elle est la fille de Marco Corner, un patricien vénitien qui faisait des affaires à Chypre. Le grand-père de Caterina était doge et sa famille occupait un palais qui longe le Grand Canal, comme toutes les riches et importantes familles de cette époque. La mère de Caterina était Fiorenza Cripso, petite-fille du duc de Naxos, un ensemble d’îles situées dans les Cyclades.

Le père de Caterina faisait du commerce à Chypre, notamment dans des plantations de canne à sucre. Devenu extrêmement riche, il était bien introduit au sein de la haute société chypriote et directement auprès de la famille royale, les Lusignan. Depuis les croisades, en 1192, la maison de Lusignan règne sur Chypre, en tant qu’anciens rois de Jérusalem. La famille Lusignan est originaire du Poitou, descendante selon la légende, de la fée Mélusine.

Marco Cornaro faisait profiter de sa richesse au roi Jean II de Chypre, puis à son fils Jacques II. Bien entendu ces prêts d’argent ne se faisaient pas sans arrière pensée. Bien vite, le roi Jacques II de Chypre lui fit comprendre qu’il deviendrait compliqué de le rembourser. C’est alors que Marco Cornaro eut l’idée du siècle en proposant sa fille de 14 ans, Caterina, en mariage au roi. Étant encore mineure, la République de Venise décide d’adopter Catherine, devenue alors pupille de la République. Le but de la manœuvre était évidemment de faire de la République l’héritière de Catherine. Autrement dit, si Catherine héritait de Chypre, puis mourrait, Chypre appartiendrait à Venise. Pour le roi Jacques II, ce mariage lui permettrait de renflouer ses caisses, sans devoir emprunter de l’argent à Cornaro. En effet, en proposant « sa fille » en mariage, la République de Venise proposait une dot, comme il est de tradition. La dot s’élevait à plus de 100 000 ducats, ce qui était une véritable fortune pour l’époque. Pour Venise, il s’agissait d’un pacte commercial en or, car en faisant l’une des leurs épouse du roi, la République bénéficierait d’avantages et privilèges aux différents ports chypriotes.

Représentation de la reine Catherine, de son fils, le roi Jacques et de son défunt époux, le roi Jacques II de Lusignan, roi de Chypre (Crédits : Domaine public)

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La reine consort qui devint régente puis reine régnante

Le mariage entre Jacques II et Catherine Cornaro eut lieu par procuration, à la cathédrale Saint-Marc, en juin 1468. En 1472, elle a 18 ans, son départ pour Chypre a pris énormément de retard. Fin de l’année, Catherine finit par partir et rejoindre Chypre, 6 ans après avoir épousé le roi, elle va enfin le rencontrer. Dès son arrivée sur l’île, le peuple est charmé. Tous les écrits de l’époque font les louanges de sa beauté. Le jour de son arrivée, l’évêque de Nicosie marie officiellement et religieusement Catherine au roi Jacques II, qu’elle venait de rencontrer quelques minutes auparavant. Jacques II était monté sur le trône en chassant sa demi-sœur, la fille aînée et légitime du roi Jean II et d’Hélène Paléologue. Jacques II était quant à lui le fils du roi Jean II et de sa maitresse Mariette de Patras.

(University of Sydney Art Collection)

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À Chypre, Catherine prend rapidement ses marques. Elle retrouve une grande communauté vénitienne installée dans le pays, dont des membres de sa famille. Les Chypriotes l’apprécient, la seule ombre au tableau est la frivolité de son époux, de 12 ans son aîné, qu’elle ne voit guère. En juin 1473, 10 mois après leur rencontre, le roi Jacques II meurt subitement. Par chance Catherine était enceinte et le roi avait réglé sa succession, prévoyant que l’enfant à venir soit son successeur et que son épouse occupe le rôle de régente jusqu’à sa majorité.

En août 1473, nait le roi Jacques III, enfant posthume de Jacques II. Rapidement, Venise profite que Catherine est régente pour s’octroyer des droits sur l’île. Mais le destin va une nouvelle fois bouleverser la vie de Catherine. Jacques III meurt du paludisme quelques jours après son premier anniversaire. À la mort de son fils, elle devient officiellement souveraine du pays. En quelques temps, elle est passée de reine consort, à reine régente pour reine régnante.

Les ennemis de Catherine Cornaro

Le règne de la reine Catherine n’est pas de tout repos. Elle doit faire face à de nombreux complots. Elle se heurte également aux politiciens de Venise, qui deviennent de plus en plus envahissants et tentent de plus en plus de l’écarter. Mais c’est surtout sa belle-sœur, Charlotte de Lusignan, qui sera son ennemie jurée. La pauvre Charlotte fut reine de Chypre, à la mort de son père Jean II mais elle avait été évincée de son trône, au bout de 2 ans de règne par son frère bâtard, Jacques II qui a réussi son coup d’État. Pour y arriver, il avait été chercher de l’aide auprès du sultan d’Égypte, qui lui envoya un détachement mamelouk pour faire fuir la reine Charlotte. On peut comprendre qu’à partir de la mort de Jacques II, Charlotte tenta tout ce qu’elle put pour retrouver son trône, sur lequel était maintenant assis sa belle-sœur, Catherine.

Outre sa belle-sœur qui tentait de lui prendre son trône, Catherine avait également contre elle le roi de Naples, Ferdinand 1e. Celui-ci essaie de manigancer un coup d’État pour installer sur le trône chypriote, Alonso, l’un de ses fils bâtards, qu’il veut faire marier avec Carla de Lusignan, l’une des filles illégitimes du défunt roi Jacques II. En effet, l’époux de Catherine avait eu un certain nombre de maitresses et d’enfants illégitimes, mais reconnus, avant qu’il n’épouse Catherine par procuration.

L’abdication de Catherine de Chypre

Les pressions provenant de Venise se font de plus en plus fortes. Peu à peu, Venise change les conseillers de l’entourage de la reine, afin qu’elle se heurte à de plus en plus de dissidents. Venise en fait presqu’une reine fantoche, jusqu’à ce qu’elle finisse par craquer. Le 24 janvier 1489, Venise envoie Giorgio Cornaro à Chypre pour qu’il parle à sa sœur. Catherine ne peut plus supporter les supplications de son frère, qui lui implore de renoncer à son trône, comme l’avait mandaté de lui dire le Sénat vénitien. Le 26 février, elle accepte d’abdiquer, comprenant que pour les Chypriotes cela ne changerait pas leur quotidien, car dans les faits, ils étaient déjà sous l’autorité vénitienne. Le 14 mars 1489, elle quitte l’île.

Lorsqu’elle débarque à Venise, elle est acclamée et perçue comme l’enfant du pays qui rentrait chez elle en reine. La République de Venise fut extrêmement reconnaissante du rôle qu’a joué leur enfant, permettant de prendre possession de Chypre comme elle l’avait espéré dès le début. Pour la remercier, Catherine se vit offrir le fief d’Asolo, un territoire qui appartenait à Venise.

Portrait de Catherine Cornaro par Gentile Bellini, quelques années après son retour à Venise, vers 1500 (Domaine public)

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La faste retraite de l’ancienne reine et de sa cour

À Asolo, elle fit construire un château digne de son ancien rang de reine. Venise continuera à la considérer avec respect, acceptant qu’elle continue à se comporter comme une reine, entourée de sa cour. Elle sera très souvent invitée à toutes les cérémonies protocolaires, en tant qu’ancienne souveraine. Sa cour fut réputée dans toute l’Italie. Elle inspira de nombreux auteurs et peintres contemporains, qui dépeignaient ou décrivaient la finesse et la culture de sa cour.

Selon les historiens, le pouvoir qu’elle exerçait sur sa cour et l’image mystérieuse et envoutante qu’elle avait réussi à se façonner, lui donnait extrêmement plus de pouvoir à Asolo que lorsqu’elle était reine de Chypre.

Elle meurt à 55 ans à Venise. Ses funérailles furent également prestigieuse. Bénéficiant d’une popularité immense, la foule voulait absolument faire partie de la procession. Des barques avaient installées côte à côte, puis recouvertes d’un plancher afin d’élargir les trottoirs de Venise. D’abord enterrée dans la chapelle Cornaro de l’Église Santi Apostoli, elle sera transférée en 1570 dans l’église San Salvador.

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Nicolas Fontaine

Rédacteur en chef - Rédacteur sénior

Nicolas Fontaine est rédacteur web indépendant depuis 2014. Après avoir été copywriter et auteur pour de nombreuses marques et médias belges et français, il s'est spécialisé dans l'actualité des royautés par passion. Il est aujourd'hui rédacteur en chef d'Histoires royales.

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