Le jour où Siméon II est devenu un enfant roi après la mystérieuse disparition de son père

Siméon II garde des souvenirs très précis du jour de la mort de son père, ce jour où, à six ans, il est aussi devenu le nouveau roi des Bulgares. Boris était un père dynamique, aimant, adoré par la reine Jeanne. Siméon devra, au cours de sa vie d’adulte, apprendre à mieux le connaitre à travers les témoignages de ses proches qui lui ont survécu. Mort à 49 ans, d’une cause mystérieuse, lors d’une chaude journée d’été 1943, le décès de Boris III est et restera une énigme. Que faisait son jeune successeur au moment de sa mort ? Siméon jouait dehors avec sa sœur, éloigné des postes de radio par ses nounous, comme si elles voulaient encore lui faire profiter de quelques heures d’insouciance. Lorsqu’il apprendra la nouvelle le lendemain, on s’adressera à lui en tant que roi.

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Boris III affaibli par un voyage à Rastensburg

Elizabeth II a appris la mort de son père alors qu’elle était en voyage au Kenya. C’est à des milliers de kilomètres de Londres que la princesse Elizabeth, duchesse d’Édimbourg, a vécu ses premières minutes en tant que reine du Royaume-Uni. Le destin des héritiers est parfois bien curieux. Pour le prince Siméon de Tarnovo, le destin a voulu qu’il devienne roi des Bulgares à 6 ans. Le destin voudra qu’il soit aussi le dernier roi des Bulgares.

Le jeune roi Boris III de Bulgarie a succédé prématurément à son père, contraint d’abdiquer en 1918. Boris III avait épousé Jeanne, la troisième fille du roi Victor-Emmanuel III d’Italie. Jeanne et Boris ont eu deux enfants : la princesse Marie-Louise et le prince Siméon, qui portait aussi le titre de prince de Tarnovo en tant qu’héritier du royaume.

Le mystère plane toujours autour de la mort de Boris III à 49 ans (Photo : domaine public)

Boris fut le roi de la Seconde Guerre mondiale, contraint de négocier avec Hitler, l’homme qu’il détestait tant. En août 1943, Boris III rentre en Bulgarie à bord d’un avion allemand, après trois jours de rudes négociations au Wolfsshanze, la Tanière du Loup d’Hitler près de Rastenburg, en Prusse-Orientale.

Le roi Boris III est rentré affaibli de ce séjour et a préféré rejoindre Tsarska Bistritsa, la résidence secondaire de la famille royale près de Borovets, au pied des montagnes de Rila. Un lieu adoré par ses enfants et beaucoup moins apprécié par son épouse, qui a grandi en Italie et a parfois eu du mal avec la rudesse bulgare.

Le palais Tsarska Bistritsa de Borovets où Siméon a vécu ses derniers instants en tant que prince héritier (Photo : WikiCommons)

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Les derniers jours du roi Boris III

De retour en Bulgarie, le roi Boris III part se promener, comme il en avait l’habitude, sur le mont Moussala. La marche à pied est une passion qu’il a transmise à ses enfants. C’est d’ailleurs l’un des moments de partage dont Siméon garde encore aujourd’hui un souvenir ému. Ce jour-là, sur le mont Moussala, le plus haut sommet des Balkans, Boris III s’approche du précipice et reste figé, le regard dans le vide, pendant plusieurs minutes, comme le rapportera plus tard son aide-de-camp. Était-il à bout au point de se suicider ? Son fils est certain du contraire. Jamais Boris, pieux comme il était, n’aurait commis un tel acte. Le lendemain, le roi a participé à une chasse, puis il a rencontré quelques ministres dans son bureau de Tsarska Bistritsa.

Le lundi, il doit reprendre le travail à Sofia, la capitale. «Avant de retourner à Sofia, il est venu dans notre salle de jeux pour nous embrasser. “Je vous vois ce soir”, nous a-t-il dit, pensant qu’il aurait le temps de faire un aller-retour dans la même journée. Il n’est jamais rentré», raconte Siméon dans son autobiographie «A Unique Destiny», un livre dont sont tirées les informations racontées ici.

Une chambre à Tsarska Bistritsa (Photo : Vladimir Alexeev/Alamy/Abaca)

À Sofia, après une journée de réunions et un repas avec un architecte en charge d’aménager les résidences royales, le roi Boris se sent mal. Il appelle sa sœur, la princesse Eudoxia, et se plaint de douleurs à la poitrine. Son état s’aggrave les jours suivants et le mercredi, la reine Jeanne est mise au courant de la santé de son époux. Un premier médecin ausculte Boris III et lui diagnostique une obstruction coronaire, une sorte d’angine de poitrine, qui serait liée à une pointe de stress.

Le samedi 28 août 1943, le roi Boris est pris de convulsions, de vomissements, la fièvre grimpe, son taux de globules rouges explose, autant de symptômes typiques d’une intoxication bloquant les fonctions du foie. Le roi Boris III décède ce jour-là à 49 ans, laissant derrière lui une veuve de 36 ans et un fils roi de 6 ans.

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Siméon devient roi des Bulgares à 6 ans

À quelques kilomètres de là, le jeune Siméon ne savait pas que sa vie venait de basculer. Il n’était déjà plus prince. Il jouait dans une prairie autour de Tsarska Bistritsa, la résidence aux allures de chalet de montagne. «Moineau», comme le surnommaient ses nounous allemandes, avait remarqué que depuis le début de la journée, les adultes faisaient tout pour l’éloigner de la maison. En réalité, Hildegarde Schmoll et Annelise Wlihelm, les deux nounous, avaient pour mission de garder éloignés Siméon et Marie-Louise des postes de radio. Ils devaient encore ignorer la mort de leur père.

Marie-Louise et Simon jouaient avec insouciance dans les champs autour de Tsarska Bistritsa, ignorant la mort de leur père (Photo : History and Art Collection / Alamy / Abaca)

Ce jour-là, Siméon et Marie-Louise ont réalisé des dessins qu’ils comptaient offrir à leur père lorsqu’il rentrerait. Les nounous peinaient à cacher leurs sanglots et leur émotion lorsque les enfants évoquaient leur papa.

C’est uniquement le lendemain, le dimanche, que tante Eudoxia est arrivée à Tsarska, habillée en noir. C’est elle qui annonça la terrible nouvelle aux enfants. Rapidement, la famille a pris la route pour Sofia, et c’est à la capitale que Siméon a retrouvé sa mère, elle aussi habillée en noir, qui tenta de lui faire un sourire pour le rassurer. Les enfants furent conduits jusqu’au cercueil ouvert, où on leur demanda d’embrasser leur père sur le front.

La princesse Eudoxia, sœur et confidente du roi Boris III, a annoncé la mort de son frère à Siméon et Marie-Louise (Photo : Wikimedia Commons/Domaine public)

«C’est là que j’ai remarqué que les gens s’adressaient à moi en utilisant les termes “Votre Majesté”, autrement dit, de la façon dont ils s’adressaient à mon père», se souvient le roi Siméon. Cet homme plein d’énergie n’était plus là et Siméon dut embrasser une seconde fois le corps embaumé de son père, installé sur un catafalque dans la cathédrale Alexandre Nevsky, un souvenir traumatisant pour l’enfant, qui depuis lors a développé une phobie des cadavres et un dégout pour la couleur noire, qu’il associe à jamais au deuil de son père.

La reine Jeanne prit à cœur de protéger leurs enfants, dont son jeune fils de 6 ans dorénavant roi des Bulgares. Dès les funérailles, elle épargna à ses enfants la longue procession funéraire jusqu’au monastère, eux qui étaient exposés pour la première fois aux caméras de télévision du monde entier. Dans les jours qui ont suivi, tous les hauts représentants de Bulgarie se sont pressés pour saluer le nouveau roi.

La reine Jeanne de Bulgarie, aussi connue comme Giovanna de Savoie, fut veuve à 36 ans. Elle est décédée à 92 ans en 2000 (Photo : domaine public)

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Les souvenirs d’enfant du règne de Siméon II

Le règne de Siméon II dura 3 ans, renversé par les communistes en 1946. De son règne, le roi Siméon en garde des souvenirs d’enfant. Il ne consacre que quelques lignes à cet épisode de sa vie, dans son autobiographie de plus de 280 pages. Étant encore mineur, une régence de trois hommes de confiance (son oncle le prince Cyrille, le Premier ministre Bogdan Filov et le ministre de la Guerre, le général Mikhov) a été mise en place dès le début de son règne.

Dans les faits, le roi Siméon II n’avait donc aucun acte quotidien à réaliser ni aucun document à signer. De son règne, Siméon en garde quelques anecdotes, comme ce fait trivial qui a marqué son esprit d’enfant. Habitué à signer des autographes «Siméon prince de Tarnovo» d’une belle écriture, il devait dorénavant simplement signer «Siméon II». «C’était plus court et plus simple pour l’enfant que j’étais. Ceci est, de mon point de vue, un modeste souvenir de ce qu’était ma nouvelle position», écrit Siméon dans son autobiographie.

Aujourd’hui encore, la mort de Boris III reste un mystère. Des théories ont été avancées de toutes parts. Boris III s’approvisionnait en vitamines d’Italie, que son beau-père, le roi Victor-Emmanuel III lui envoyait en passant par la Suisse. L’hypothèse, qui ne tient pas la route, selon laquelle le roi d’Italie aurait empoisonné son beau-fils était créditée par la position de l’Italie pendant la Seconde Guerre mondiale. Le camp adverse parlait des Nazis qui auraient pu diffuser un gaz dans l’avion de retour.

Certains ont parlé de la tante Mafalda qui l’aurait empoisonné et d’autres avancent même que les Anglais lui auraient donné du curare. Parmi les autres hypothèses, il y a celle de l’intoxication aux champignons. C’est après avoir partagé un repas avec son architecte que les premiers symptômes sont apparus. Boris III était un grand amateur de champignons. L’architecte n’a souffert d’aucun mal. A-t-on seulement donné des champignons non comestibles (volontairement ou involontairement) au roi ? La dernière piste non négligeable est l’intervention des Russes, qui avaient tout à gagner du décès du roi. Le fait que les communistes aient profité d’un pouvoir royal faible (assuré par un enfant roi et une régence) pour renverser le roi seulement 3 ans après la mort de Boris III n’est peut-être pas un hasard…

Bien des années plus tard, la princesse Marie-Louise a pu parler au médecin de son père, qui avait pu l’ausculter lors de ses derniers jours. Même cet homme de confiance balaya d’une seule phrase la question. «Je vous en prie, n’insistez pas». Grâce à des recherches, la famille a réussi à retrouver le pilote de l’avion qui avait ramené le roi en Bulgarie. Lui aussi affirme qu’il aurait fait tout son possible pour protéger Boris III s’il avait soupçonné que les Nazis voulaient l’empoisonner à bord. Officiellement, selon l’autopsie, il a succombé à une thrombose de l’artère coronaire provoquée par le stress.

Le roi Siméon II avec son épouse, la reine Margarita, en 2021 à Saint-Pétersbourg (Photo : Histoires Royales)

Siméon II, rentré en Bulgarie après cinquante ans d’exil, a été élu Premier ministre de la république bulgare en 2001. Il est aujourd’hui, à 84 ans, l’un des quatre derniers rois déchus au monde encore en vie, avec le roi Fouad II d’Égypte, le roi Constantin II de Grèce et le roi Gyanendra Shah du Népal. En octobre 2020, la cour suprême bulgare a permis à Siméon et sa sœur Marie-Louise de récupérer le palais Tsarska Bistritsa, construit par le roi Ferdinand, là où Siméon se trouvait le jour où il est devenu roi en 1943.

Nicolas Fontaine

Rédacteur en chef

Nicolas Fontaine est rédacteur web indépendant depuis 2014. Après avoir été copywriter et auteur pour de nombreuses marques et médias belges et français, il s'est spécialisé dans l'actualité des royautés. Nicolas est aujourd'hui rédacteur en chef d'Histoires royales. nicolas@histoiresroyales.fr