La Pragmatique sanction : naissance du carlisme

Le 29 mars 1830, le roi Ferdinand VII promulgua la Pragmatique sanction. Cette loi permit d’appliquer l’abolition de la loi salique, qui avait pourtant déjà été légiférée bien des années auparavant mais n’avait jamais été appliquée dans les faits. Sans héritier mâle, l’abolition de la loi salique par Ferdinand VII permit à sa fille, Isabelle, de lui succéder sur le trône d’Espagne, à la place de son frère, l’infant Charles, qui convoitait le trône et auquel celui-ci devait lui revenir si la loi salique était toujours en vigueur. Les partisans de Charles formèrent le mouvement carliste et initièrent la Première Guerre carliste. En tout, trois guerres carlistes ont eu lieu. Aujourd’hui, le mouvement carliste est bel et bien toujours vivant, bien que plusieurs courants s’opposent. Le chef de la famille de Bourbon-Parme, Carlos, est considéré par les carlistes de la branche parmesane comme le prétendant légitime au trône d’Espagne. Il existe également une branche alphoniste et habsbourgeoise.

La croix de Bourgogne est utilisée comme drapeau par le mouvement carliste (Image : WikiCommons)

La Pragmatique sanction pour légitimer la descendance féminine de Ferdinand VII

La Pragmatique sanction de 1830, un décret promulgué par le roi Ferdinand VII d’Espagne, eut d’importantes conséquences dans le pays. Il faut remonter à 1713 pour comprendre l’historique des règles de succession au trône d’Espagne. C’est le roi Philippe V, petit-fils du roi français Louis XIV, installé sur le trône d’Espagne par l’aide de son grand-père, qui instaura la loi salique. La loi salique s’oppose à celles de primogéniture absolue et de primogéniture à préférence masculine. La première accepte aussi bien les hommes et les femmes sur le trône, suivant simplement la règle d’aînesse. La deuxième accepte elle aussi les hommes et les femmes mais donne sa préférence aux hommes dans une fratrie. Quant à la loi salique, elle exclut la présence de femmes sur le trône. Le roi Philippe V, d’origine française, imposa la loi salique en Espagne en 1713, ramenant cette tradition de son pays d’origine. La deuxième raison est bien entendu par protectionnisme dynastique, le roi craignant que les Habsbourg récupèrent le trône par le biais d’une lignée féminine.

Le 20 septembre 1789, c’est au tour de Charles IV de faire marche-arrière et d’abolir la loi salique. Les femmes peuvent à nouveau monter sur le trône dans les faits. Pourtant, la loi ne fut jamais appliquée et tomba en désuétude.

C’est Ferdinand VII qui se rappela de l’existence de cette loi, le jour où il espéra enfin, à 46 ans, devenir père. Sa première épouse Marie-Antoinette de Bourbon-Naples avait fait deux fausses couches, puis elle est morte de la tuberculose en 1806. En 1818, sa deuxième épouse, Marie-Isabelle de Portugal accoucha dans d’atroces souffrances, charcutée par les médecins qui l’incisèrent à vif, la pensant déjà morte. Ni elle ni le bébé ne survécurent. L’année suivante, le roi a épousé Marie-Josèphe de Saxe à 15 ans. La jeune reine se montra prude, et vu son jeune âge refusa de consommer son mariage. Même le pape Pie VII dût intervenir pour la forcer à se donner au roi. Malgré toutes les tentatives, elle mourut à 25 ans sans enfants. Bien décidé à assurer sa descendance, le roi Ferdinand épousa sa nièce de 23 ans, Marie-Christine de Bourbon-Siciles, quelques mois plus tard, en décembre 1829.

Le roi Ferdinand VII, qui déclencha la naissance du mouvement carliste en opposition à son choix de valider l’abolition de la loi salique (Image : Domaine public)

Rapidement après le mariage, la reine Marie-Christine tombe enceinte et dès mars 1830, alors que les rondeurs commencent à se voir sur le ventre de la reine, il promulgue la Pragmatique sanction. Le roi sait que ses chances d’avoir un héritier sont déjà minces, alors celle d’avoir un garçon sont encore plus hasardeuses. La Pragmatique sanction a pour effet de mettre en application l’abolition de la loi salique afin que son futur enfant, peu importe le sexe, devienne de facto son héritier.

Le roi avait eu le nez fin, puisque la reine Marie-Christine accoucha d’une fille, Isabelle, le 29 septembre 1830. Le couple eut même une deuxième fille, Louise-Ferdinande, en 1832.

L’ascension d’Isabelle II sur le trône

Quelques années seulement après la promulgation de la Pragmatique sanction, en 1832, le roi Ferdinand tomba malade. Depuis l’abolition de la loi salique, un groupe de partisans de l’infant Charles, frère de Ferdinand, qui eut été désigné comme son successeur légitime au temps de la loi salique, s’était constitué autour de lui. Par différents stratagèmes, les carlistes ont réussi à profiter de la maladie et de la faiblesse du roi pour lui faire signer une dérogation. Cette dérogation ne venait pas modifier la loi de succession mais permettait simplement à Charles de retrouver sa place d’héritier. L’argument était que Charles était né en 1788, or la Pragmatique sanction servait à mette en application une loi de Charles IV, approuvée en 1789. Rien n’indiquait dans cette loi un effet de rétroactivité.

Quand le roi Ferdinand fut rétabli, il annula la dérogation qu’on lui avait fait signer sous contrainte. Mais sa santé ne fit que se détériorer. Le roi sent que la fin est proche. Heureusement pour lui, il a deux filles, l’une de 2 ans, l’autre de quelques mois à peine. Il nomme alors son épouse, la reine Marie-Christine régente, dans le cas où il viendrait à décéder. Ce fut le cas, le 29 septembre 1933. Ce jour-là, la petite Isabelle, presque 3 ans, devint la reine Isabelle II. Sa mère occupa le rôle de régente et elle fut une régente active.

L’infant Charles, frère du roi Ferdinand VII, autour duquel le mouvement carliste s’est formé, refusant le règne d’Isabelle II (Image : Domaine public)

La Première Guerre carliste

La noblesse et l’aristocratie plus traditionnelle et conservatrice s’étaient liées au mouvement carliste. Dès la mort du roi Ferdinand, les carlistes pensèrent pouvoir installer rapidement Charles sur le trône, en renversant la reine régente et la reine Isabelle, qui n’était qu’une enfant. Une guerre civile se déclenche dans le pays. Il s’agit de la Première Guerre carliste. La France, le Portugal et le Royaume-Uni, alliés de la Couronne d’Espagne envoient leurs troupes pour aider Isabelle II. La guerre se terminera en 1939, avec les carlistes qui reconnaissent leur défaite.

La reine Marie-Christine lors de sa période en tant que régente d’Espagne (Image : Domaine public)

La régence de Marie-Christine se veut plus libérale. Ce qui heurte d’autant plus la noblesse qui soutient Charles, conservateur, clérical et régionaliste. Marie-Christine mène une politique centralisatrice et parfois anticléricale. Le choix de Marie-Christine de se remarier en secret à un roturier, 3 ans après la mort du roi Ferdinand, ne fit qu’ajouter de l’eau au moulin de ses détracteurs. En 1840, elle est contrainte à l’exil et elle s’enfuit en France. C’est depuis Marseille qu’elle accepte de signer son acte de renonciation. Elle vécut protégée auprès de son oncle, Louis-Philippe 1e, dans un château de la banlieue parisienne puis dans un hôtel particulier sur les Champs-Élysées, laissant sa fille de 6 ans sur le trône d’Espagne.

La reine Marie-Christine lors de ses dernières années en exil (Photo : Domaine public)

En 1846, la jeune Isabelle II, 16 ans, épouse son cousin (par deux fois), François d’Assise de Bourbon. François d’Assise est le fils du frère cadet de son père mais aussi fils de la sœur ainée de sa mère. Ensemble, ils auront 11 enfants, dont 5 ne vécurent que quelques heures et 2 moururent avant d’avoir 18 ans.

La Deuxième Guerre carliste

Entre-temps, en 1845, l’infant Charles « abdiqua ». Lui qui était connu sous le prétendu nom de règne de « Charles V » par ses partisans carlistes, renonça à son trône et prit sa retraite en s’octroyant le titre de comte de Molina. C’est son fils aîné, également Charles de Bourbon, alors connu comme étant le comte de Montemolín, qui lui succéda, sous le nom de règne de « Charles VI ». Le comte de Molina est parfois appelé, à partir de cette date, le « roi père ». C’est donc « Charles VI » qui devint l’opposant à sa cousine, Isabelle.

Les carlistes sentent un vent de renouveau avec la succession de « Charles VI » et déclenchent la Deuxième Guerre carliste en 1846. Pendant trois ans, la guerre civile fait rage, jusqu’à la mise en échec de « Charles VI », qui se voit contraint d’abandonner ses prétentions au trône, alors prisonnier. En abandonnant ses droits, c’est son frère Jean qui devint le chef des carlistes sous le nom de règne de « Jean III ».

La reine Isabelle II d’Espagne peu de temps avant la Deuxième Guerre carliste (Image : Domaine public)

La Troisième Guerre carliste

Le « règne » carliste de « Jean III » ne provoque pas l’enthousiasme auprès des carlistes. Il reste néanmoins le chef prétendant carliste jusqu’en 1868, date à laquelle il décide d’abdiquer en faveur de son fils aîné, Charles Marie, qui sera connu des carlistes sous le nom de règne de « Charles VII ».

« Charles VII » jouera un rôle très important dans l’histoire d’Espagne. Il déclencha la Troisième guerre carliste, en 1872. À l’époque, Isabelle II avait été détrônée quelques années auparavant et le parlement espagnol avait élu Amédée de Savoie, roi d’Espagne.

La reine Isabelle peu de temps avant son abdication du trône d’Espagne (Photo : Domaine public)

Charles VII sentait avoir perdu sur tous les fronts. Même s’il était opposé à sa cousine Isabelle, celle-ci était une Bourbon comme lui. Les carlistes menèrent une première offensive avec succès pour détrôner Amédée 1e, qui ne régna sur l’Espagne que deux ans. Le régime républicain s’instaura en Espagne, ce qui poussa les carlistes à continuer leur offensive. En 1873, la république ne résiste pas elle non plus et est abolie après seulement un an, en faveur d’un retour au régime monarchique. Cela permit à Alphonse XII, fils de la reine Isabelle II de monter sur le trône. Finalement, cette Troisième Guerre carliste s’acheva en 1876. La monarchie avait été rétablie mais le prétendant carliste avait une fois de plus manqué le trône.

Le mouvement carliste aujourd’hui

À la mort de « Charles VII », son fils « Jacques III » lui succéda. Celui-ci mourut en 1931 sans descendance. Ce fut son oncle, Alphonse-Charles (frère de Charles VII), déjà âgé de 82 ans, qui lui succéda pendant 5 ans.

À la mort d’Alphonse-Charles, les carlistes perdent leur dernier prétendant en ligne directe de la Couronne espagnole, ce dernier étant décédé sans descendance. Les carlistes se séparent ici, formant différents mouvements carlistes en fonction du successeur qu’ils soutiennent. Quelques mois avant sa mort, Alphonse-Charles avait désigné Xavier de Parme, neveu de son épouse, Marie-des-Neiges de Bragance comme son successeur. Une grande partie des carlistes acceptèrent cette succession parmesane. D’autres carlistes, les alphonistes, finirent par accepter la légitimité du roi Alphonse XIII, fils d’Alphonse XII, étant effectivement l’aîné mâle le plus direct suivant l’ordre traditionnel de la maison de Bourbon. Enfin, une troisième branche carliste choisit de se rallier à un autre lointain cousin Charles-Pie de Habsbourg-Lorraine, petit-fils de « Charles VII ».

Malgré ses dissidences complexes et ses revendications parfois éloignées, le mouvement carliste perdure toujours aujourd’hui. Il existe même un parti politique, le Parti carliste, qui se qualifie nationaliste de gauche. Le Parti carliste se regroupe autour de Xavier de Bourbon, « Xavier 1e », jusqu’à son « abdication » en 1975 en faveur de son fils Charles-Hugues de Bourbon-Parme, également appelé « Charles IV ».

Le prince Charles-Hugues de Bourbon-Parme et son épouse, la princesse Irène des Pays-Bas (Photo : WikiCommons)

Charles-Hugues est l’époux de la princesse Irène des Pays-Bas. Il endossera le rôle de prétendant carliste de communion traditionaliste jusqu’à sa mort. Militant de gauche, il rencontrera Tito, voyagera à Cuba ou en Chine. Autour de lui, Charles-Hugues peut compter sur plusieurs membres de sa famille, tout aussi militants que lui. Il y a notamment sa sœur, la princesse Marie-Thérèse de Bourbon-Parme, surnommé la « princesse rouge ». Marie-Thérèse de Bourbon-Parme est décédée du coronavirus en mars 2020. Charles-Hugues est décédé en 2010, et son fils Carlos lui succéda.

Carlos, appelé « Charles V » (parfois « Charles-Xavier 1e ») est l’actuel chef de famille des Bourbon-Parme. Il est à ce titre prétendant aux trônes de Parme et de Plaisance, mais il est aussi le prétendant carliste au trône d’Espagne, acceptant la succession de son père. En outre, il est un membre éloigné de la famille royale des Pays-Bas par sa mère, la princesse Irène, sœur de l’ancienne reine Beatrix et tante de l’actuel roi Willem-Alexander. Carlos continue à faire vivre l’espoir des carlistes traditionalistes d’un jour retrouver le trône d’Espagne. En décembre 2019, Carlos de Bourbon-Parme a orchestré un « couronnement » pirate à Valence, se proclamant souverain du royaume de Valence.

Carlos de Bourbon-Parme lors de sa prestation de serment pirate à Valence, en compagnie de sa sœur, Marie-Thérèse.

Qui sont les prétendants carlistes et les différentes branches ?

Le prince Carlos de Bourbon-Parme, prince néerlandais, est soutenu par ses partisans sous le nom de règne de « Charles-Xavier 1er ». Aujourd’hui, le Parti carliste, qui est un parti politique reconnu en Espagne, ne désigne pas de prétendant officiel. Le prince Carlos est le prétendant carliste qui suit le « xaviérisme », alors que depuis 1975, son oncle, le prince Sixte-Henri a lui aussi scindé la branche des carlistes de communion traditionaliste en s’auto-proclamant régent du mouvement carliste. Sixte-Henri et Carlos sont les prétendants de la branche parmesane des carlistes.

Il existe aussi une branche alphoniste et d’Habsbourg-Lorraine. Le prétendant de la branche alphoniste (qui descendant d’Alphonse XIII) reconnait quant à lui la désignation de Juan Carlos par Franco et ne prétend pas au trône. En effet, Juan Carlos (et donc Felipe VI) est lui-même descendant d’Alphonse XIII. Les autres prétendants ne reconnaissent pas le règne d’Isabelle II et donc les règnes de ses descendants, comme Alphonse XIII, Juan Carlos et Felipe VI. Le prétendant actuel de la branche des Habsbourg est « Dominique 1er », petit-fils du roi Ferdinand 1e de Roumanie.

Sources : Bibliothèque Cervantes, Britannica, Partido carlista

Nicolas Fontaine

Rédacteur en chef

Nicolas Fontaine est rédacteur web indépendant depuis 2014. Après avoir été copywriter et auteur pour de nombreuses marques et médias belges et français, il s'est spécialisé dans l'actualité des royautés. Nicolas est aujourd'hui rédacteur en chef d'Histoires royales. nicolas@histoiresroyales.fr