Le roi Julio Pinedo : le dernier roi d’Amérique

Depuis le dernier empereur aztèque Cuauhtémoc, mort en 1525, l’Amérique et même les Amériques n’ont connu que des souverains provenant d’Europe. Certains régnaient à distance sur leurs colonies, sans y avoir mis les pieds, d’autres ont osé faire la traversée, comme l’empereur Maximilien du Mexique et les rois portugais devenus empereurs du Brésil. Mais leurs brefs règnes témoignent de la difficulté d’imposer un souverain étranger dans la région. Un seul cas a fonctionné ! Son descendant est le dernier roi reconnu en Amérique du Sud. Le roi Julio Pinedo règne sur le royaume des Afro-Boliviens depuis 1992 et fêtera ses 80 ans en 2022.

Le roi Julio 1e est le dernier roi d’Amérique (Photo : DR)

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Les tentatives d’imposer une monarchie en Amérique

Techniquement, le dernier souverain à avoir régner sur un pays indépendant des deux continents américains est Elizabeth II, lorsque la Dominique a choisi de quitter les royaumes du Commonwealth en 1978 et Trinité-et-Tobago, en 1976. Un an avant, ce fut la reine Juliana des Pays-Bas qui dût abandonner le Suriname en 1975 et encore avant, Elizabeth II perdait le Guyana en 1970. Elizabeth II comme Juliana régnaient sur ces territoires à distance, tout comme Ferdinand VII a pu régner sur le « Nouveau Monde » ou encore Napoléon III sur la Guadeloupe ou la Martinique.

Outre les monarchies dirigées à distance, on ne connait en Amérique post-coloniale que trois monarchies endémiques, qui ont été dirigées par un monarque sur place. Ces monarques provenant de familles royales européennes ont tenté d’implanter leur dynastie de façon pérenne sur ces territoires. Dans les deux cas, la tentative fut de courte de durée. Le dernier empereur du Mexique, Maximilien 1e (issu de la famille impériale d’Autriche), a été tué par les Républicains en 1867 et le dernier empereur du Brésil, Pierre II (issu de la famille royale portugaise) a fui son pays en 1889. Pour être complet, il existe une troisième monarchie qui a tenté de s’implanter, bien que son royaume n’ait pas été reconnu. Le roi Orélie-Antoine 1e, de l’autoproclamé éphémère royaume d’Araucanie et de Patagonie (aussi appelé Nouvelle-France) a été forcé de rentrer en France en 1862.

L’histoire des souverains venus d’ailleurs qui ont tenté de régner sur un pays d’Amérique est donc brève et infructueuse. Mais c’est en oubliant l’existence d’un autre royaume, certes non souverain, mais tout de même reconnu par une constitution. Ce roi venu d’ailleurs n’était pas un Européen… mais un Africain ! Le roi Uchicho a été couronné en 1832. Son descendant, le roi Julio Pinedo règne depuis 1992.

Le roi Julio Pinedo, son épouse Angélica, et le prince héritier Rolando Pinedo (Photo : DR/Casa Real Afroboliviana)

Un esclave d’origine royale kongo devient le roi des émigrés africains en Bolivie

Le royaume d’Afro-Bolivie comprend aujourd’hui 35 000 sujets, issus de l’émigration africaine, principalement congolaise ou angolaise en Bolivie. Tout comme il existe des royaumes traditionnels reconnus officiellement dans certains pays d’Afrique, la Bolivie, république plurinationationale, reconnait elle aussi un royaume coutumier dans sa constitution. Rappelons qu’en France aussi, il existe trois rois reconnus grâce à l’article 3 de la loi du 29 juillet 1961.

Dans le Haut-Pérou, ce qui correspond à l’actuelle Bolivie, les Espagnols faisaient venir les Africains par milliers. Ils travaillaient alors comme esclaves dans les centres miniers. La mine de Potosí, très riche en argent, est la plus connue. Au même moment, les populations des territoires d’Amérique du Sud qui formaient la vice-royauté du Pérou sous la domination espagnole, entamèrent des révolutions. La vice-royauté explosa en 1824, et les différents territoires qui la composaient trouvèrent chacun leur indépendance sous forme de pays distincts.

C’est dans ce contexte d’émancipation qu’un esclave du nom d’Uchicho aurait attiré l’attention d’autres esclaves. L’origine exacte de cette histoire découle d’une tradition orale et les différentes versions prouvent l’inexactitude historique de certains détails. Uchicho se trouvait dans l’hacienda d’Ignacio Pinedo de Mustafá, marquis del Haro, dans la région des Yungas, quand la vue de son torse marqué par des dessins royaux ne put trahir ses nobles origines. Uchicho était vraisemblablement d’origine kongo. Origine royale légendaire ou véridique ? Nous verrons que le premier roi des Afro-Boliviens historiquement reconnu est Bonifacio, grand-père du roi actuel.

Selon la tradition, Uchicho fut couronné par ses pairs en 1823. En parallèle, la vice-royauté du Pérou prend fin en 1824 et la Bolivie est officiellement fondée en 1825. La géopolitique de la région reste instable et complexe, plusieurs conflits vont opposer la Bolivie à ses voisins, qui au fil des décennies cédera des territoires à l’Argentine, au Chili, au Brésil et au Paraguay. Démocratie restreinte, dictature militaire, crises sociales et économiques, c’est en 2009 que la Bolivie adoptera une nouvelle constitution assez unique au monde.

Le roi Julio Pinedo et la reine Angélica Pinedo devant leur maison en 2016 (Photo : GEORG ISMAR/DPA/Alamy Live News)

La constitution a pour but de mettre en valeur les peuples indigènes à travers un « État unitaire social de droit plurinational communautaire », peut-on lire dans le préambule de la constitution. Le nom officiel du pays est l’État plurinational de Bolivie. « Nous laissons l’État colonial, républicain et néolibéral dans le passé. » La nouvelle constitution veut une « Bolivie démocratique, productive, porteuse et inspirante de la paix, attachée au développement intégral et à l’autodétermination des peuples. » C’est en ce sens que l’État a alors reconnu les Afro-Boliviens comme une communauté ayant une certaine autonomie.

Cette autodétermination des peuples a pour effet que la communauté afro-bolivienne peut officiellement reconnaitre son roi. Le roi actuel est Julio Pinedo, petit-fils du premier roi afro-bolivien Bonifacio, lui-même descendant du prince Uchicho.

Le drapeau de la communauté afro-bolivienne (Photo : Wikimedia Commons)

Qui est le roi Julio Pinedo ?

En 1820, Uchicho, que l’on dit descendant d’une famille royale du royaume du Kongo (qui serait elle-même issue d’une famille royale sénégalaise), est victime de la traite des Noirs et est envoyé par les Espagnols en Amérique. Uchicho et les autres congolais transitent par le port de Callao, puis sont envoyés dans les mines d’argent de Potosí. La température basse à laquelle étaient peu habitués ces esclaves, les rendra inaptes au travail. Ils seront alors revendus pour travailler en altitude dans les fermes, où la météo est plus clémente pour eux. Uchicho atterrit dans l’hacienda du marquis Ignacio Pinedo, à Mururata, dans la région des Yungas.

Alors qu’Uchicho se baigne dans la rivière, d’autres esclaves reconnaissent ses marques royales sur son corps et pris dans l’élan révolutionnaire qui plane dans l’air, ils décident de le reconnaitre comme leur roi. Il est connu dans la tradition orale comme le « roi noir ». On y verra une coïncidence symbolique importante. À l’époque, les esclaves étaient marqués au fer rouge par leurs propriétaires. Or, dans les marques de cet homme, ce n’est pas sa soumission à un maitre qu’ils reconnaissent, mais bien celles d’une autre culture. Dans leur culture, les marques sur le corps sont celles qui indiquent une appartenance à la noblesse. Il y a là une certaine volonté de se démarquer de la soumission et Uchicho est couronné en 1823 et fonde la dynastie Pinedo, du nom des maitres de la plantation.

Les armoiries de la dynastie Pinedo (Image : Wikimedia Commons)

Il existe en réalité deux versions à l’histoire. La première est de dire qu’Uchicho est bien le « roi noir ». On dit qu’un certain roi José puis le roi Bonificio lui auraient succédé. Ce qui est étonnant, est que plusieurs « joyaux » sont apparus mystérieusement, à un moment donné de l’histoire, et existent encore aujourd’hui. Il s’agit notamment d’un sceptre, d’une cape brodée et d’une couronne. On dit qu’ils auraient été envoyé par le père d’Uchicho (donc depuis l’Afrique) à sa mort, ce qui, selon la légende, prouve qu’il était le fils d’un roi africain.

La deuxième version est de dire qu’Uchicho n’est directement pas le « roi noir » mais le descendant de celui-ci (probablement arrivé en Bolivie quelques décennies plus tôt). Uchicho s’appellerait en réalité José María Pinedo (les esclaves prenaient le nom de famille de leur maître). La personnalité d’Uchicho se confond donc avec celle du prétendu roi Joseph/José de l’autre version. Ce qui est certain, c’est qu’un certain José María, fils d’Andrés Pinedo et d’Antonia Zavala, a bien travaillé dans la plantation de coca du marquis, à la période indiquée. José a épousé Gregoria Iriondo en 1879 et ils ont eu deux enfants, Cipriano et Bonifacio.

Quelles que soient les origines de Bonifacio, celui-ci appartient bien à l’histoire et non à la légende. Bonifacio est né en 1880, et est couronné en 1832 dans l’hacienda de son employeur, reconnu comme le descendant du « roi noir ». Bonifacio Pinedo meurt en 1954.

Les papiers d’identité du roi Bonifacio (Photo : Susana Giron/NY Times)

Selon la Revue de Science sociale bolivienne, quelques anciens de Mururata se souviennent encore de Bonifacio. Bonfacio était chargé de présider les célébrations en l’honneur du saint-patron des esclaves africains, Benoît le More (Benito de Palermo), et il avait principalement un rôle d’entremetteur au sein de la paroisse. On se souvient de lui comme d’un roi très apprécié, qui aidait les couples à régler leurs litiges conjugaux.

En 1952, éclate la révolution et Bonifacio ne peut plus exercer ses fonctions cérémoniales. Il meurt deux ans plus tard. La période politique trouble qui s’en suit en Bolivie, notamment la dictature, ne permettra pas à son successeur de revendiquer ses droits. Son successeur est Julio Pinedo, son petit-fils. Le roi Bonifacio avait épousé Juliana Zabala avec qui il eut deux enfants, Carmelo et Manuel. Puis il s’était remarié, avec Cecilia Barra, avec qui il a eu deux autres enfants, Juan et Aurora, vraisemblablement tous décédés sauf cette dernière. Aurora est la mère de Julio, apparemment veuve depuis la mort par accident de son époux Genaro. Julio avait alors été pris sous l’aile de son grand-père. Julio avait trois frères, Justino, Hermenegildo et Gabriel, tous décédés.

En 1992, Martín Cariaga, alors propriétaire de l’hacienda et actif dans la vie culturelle et touristique de Mururata, décide de réhabiliter la tradition. Il aide alors Julio Pinedo, petit-fils du roi Bonifacio, à organiser son sacre, dans la chapelle du ranch.

En 2007, Julio Pinedo est officiellement reconnu par le gouverneur de La Paz, José Luis Paredes. Il ratifie et organise une deuxième intronisation, plus officielle, laissant présager une reconnaissance officielle de la communauté afro, alors qu’au même moment une nouvelle constitution est en cours d’écriture. « C’est une source de fierté, tant que mes Afro-boliviens me soutiendront … Je travaillerai dur pour eux. Je sais que c’est beaucoup de travail, mais je le ferai avec fierté, comme mon peuple le mérite», avait déclaré le roi à BBC Mundo, le jour de son sacre reconnu par le gouvernement de La Paz.

Les rues du centre-ville de la capitale sont en liesse. Une parade est organisée, composée de danseurs et musiciens. Dans un hôtel de La Paz, le gouverneur José Luis Paredes pose la couronne sur la tête du nouveau roi. Le président Evo Morales, invité à la cérémonie ne s’y rendra pas.

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En 2009, la nouvelle constitution reconnait la plurinationalité des peuples boliviens. 34 peuples indigènes sont reconnus ainsi que les Afro-Boliviens, issus de la traite des Noirs. La communauté afro-bolivienne a pour représentant le roi cérémoniel. Comme son nom l’indique, il règne sans exercer de pouvoir politique. Il assiste à des cérémonies et représente son peuple lors de manifestations culturelles. Il est également appelé à donner son avis à titre consultatif.

En 2016, un correspondant d’El País était parti à sa rencontre. Le roi Julio Pinedo possède une cape, un sceptre et une couronne, des joyaux qu’il garde bien précieusement dans une armoire, et ne ressort qu’aux grandes occasions. Il vit très modestement, au-dessus du petit magasin que tient sa famille. Son épouse, la reine Angélica Larrea tient la boutique avec le prince héritier Rolando, lorsqu’il n’étudie pas. La reine Angélica, d’origine paysanne, fut aussi maire de la Mururata, un district de Coroico, à forte densité de population afro. C’est ici, après l’émancipation de l’esclavagisme, que les Afro-Boliviens se sont installés et sont devenus agriculteurs, principalement dans les plantations de coca, d’agrumes ou de bananiers.

Le roi Julio Pinedo, né le 19 février 1942, a lui aussi été agriculteur. Âgé de 79 ans aujourd’hui, et de 74 ans à l’époque de sa rencontre avec les journalistes, il travaillait encore et était ouvrier. Il construisait des logements sociaux, avant de terminer sa journée dans l’épicerie où il aidait son épouse et Rolando à vendre des sardines en conserve et des bouteilles de soda. Le prince héritier Rolando Pinedo est en réalité le neveu du roi, mais il a été adopté pour devenir son fils. Né le 30 juillet 1994, Rolando a étudié le commerce international à l’université de La Paz et est considéré par la communauté comme le prochain roi.

La reine Angélica vit à Mururata (Photo : Wikimedia Commons)

Le roi prononce en général des discours rassembleurs, réprimant la division au sein de la population afro-bolivienne. Trop longtemps ignorée, la population doit se montrer unie si elle veut aujourd’hui exister. Jusqu’en 1952, les populations indigènes étaient encore soumises au bon vouloir de la population issue des colons. Ce n’est que depuis 2012 que les Afro-Boliviens sont inclus dans les recensements de la population. Ancelma Perlacios Peralta est la première sénatrice afro-bolivienne et elle est devenue en janvier 2020 présidente de la Commission pour la justice plurielle du ministère public du pays.

Le roi des Afro-Boliviens et son épouse en tenues de cérémonie, invités au Sénat lors d’un acte de reconnaissance (Photo : Wikimedia Commons/Casa Real Afroboliviana)

« La sénatrice et le roi estiment tous deux qu’il reste du travail à faire pour que leurs pairs soient mieux reconnus et protégés par l’État », écrit El País qui fait remarquer que les indigènes boliviens représentent 41% de la population. Le roi Julio Pinedo n’est pas si optimiste : « Le racisme et la discrimination ne disparaîtront jamais en Bolivie. Parmi les métis, les indigènes et les noirs, chacun veut sa part. Nous nous poussons toujours les uns les autres. »

Le roi et la reine lors de la traditionnelle parade de saya (Photo : Casa Real Afroboliviana)

La communauté afrobolivienne est encadrée politiquement par des représentants, mais aussi selon une hiérarchie interne comparable à un ministère. Le roi Julio 1e délivre des titres de noblesse, par exemple celui de duc de Coroico, et ces titres sont légalisés devant un notaire et approuvés par le gouverneur du département de La Paz. Le roi, la reine et le prince héritier sont également habilités à recevoir une personne distinguée au sein de l’ordre dynastique appartenant à la Maison royale. Le roi est Grand Maitre de l’ordre du mérite Prince Uchicho, un ordre divisé en cinq classes.

Le roi cérémonial a par ailleurs noué des amitiés avec plusieurs familles royales, notamment avec le prince héritier Leka II d’Albanie. En tant que chef d’un royaume traditionnel, il est aussi proche d’autres royaumes traditionnels africains reconnus, comme celui du Bunyoro ou du Buganda en Ouganda. Il est chevalier de plusieurs ordres dynastiques étrangers et académicien honoraire de l’Académie de l’ordre Teutonique de Sicile « Henri VI de Hohenstaufen ».

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Nicolas Fontaine

Rédacteur en chef

Nicolas Fontaine est rédacteur web indépendant depuis 2014. Après avoir été copywriter et auteur pour de nombreuses marques et médias belges et français, il s'est spécialisé dans l'actualité des royautés. Nicolas est aujourd'hui rédacteur en chef d'Histoires royales. nicolas@histoiresroyales.fr