La reine Charlotte était-elle noire ?

La nouvelle série à succès de Netflix, La Chronique des Bridgerton, permet de faire découvrir le personnage fascinant de la reine Charlotte du Royaume-Uni, à un public non spécialiste des histoires de la monarchie britannique. Si la série a le mérite d’aborder vaguement un pan de l’histoire, elle peut aussi insinuer quelques idées fausses dans l’esprit du spectateur non averti : la reine Charlotte était-elle vraiment noire ou métisse ? Cette question se posait déjà bien avant la diffusion de la série, puisque de nombreux fantasmes existent quant à la couleur de peau de l’épouse du roi George III. Tentons d’y voir plus clair.

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Charlotte de Mecklembourg-Strelitz dans sa jeune, peinte par Johann Georg Ziesenis en 1761, aux environs de son mariage avec George III. Elle est âgée d’à peine 17 ans (Image : Domaine public)

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Pourquoi la reine Charlotte est-elle considérée comme métisse ?

La Chronique des Bridgerton, dont la première saison a été mise en ligne il y a quelques semaines sur Netflix, nous plonge dans une histoire fictive, adaptée d’une série des romans à succès de Julia Quinn, écrits en 2010. L’histoire se déroule au sein de l’aristocratie britannique pendant la période de la Régence anglaise, une période allant de 1811 à 1820. Comme son nom l’indique, il s’agit des années de régence du prince de Galles, futur George IV, qui dirigeait le royaume alors que son père, George III, était incapable de régner à cause de son aliénation mentale. Premier point critique par rapport à la série, qui indique que c’est la reine Charlotte qui était désignée régente.

Si la série incorpore volontairement des détails anachroniques ou hasardeux, des décors, des intrigues, des costumes et des personnages qui feraient s’arracher les cheveux à un historien, la période dans laquelle se déroule l’histoire s’ancre tout de même dans la réalité avec notamment la présence de personnages réels, comme celui de la reine Charlotte, dépeinte à juste titre comme une grande mécène dans le domaine des art et de la botanique, ayant aidé financièrement le fils de Jean-Sébastien Bach et inspiré des airs à Mozart. Mais alors, comment démêler le vrai du faux, notamment concernant la couleur de peau de la reine. En effet, dans la série, la reine Charlotte est interprétée par l’actrice métisse d’origine guyanaise, Golda Rosheuvel.

La reine Charlotte est interprétée par l’actrice Golda Rosheuvel dans la série La Chronique des Bridgerton (Photo : capture d’écran Netflix)

Dès les premières images, on comprend le parti pris d’avoir fait appel à un casting d’acteurs volontairement aux allures contemporaines. Dans la série, de nombreux membres de la noblesse et de l’entourage de ducs, marquis et autres gentilshommes sont métis, d’origine africaine ou asiatique. Sacrilège, même la reine du Royaume-Uni semble noire ou du moins métisse. Pourtant, cette rumeur (fondée ?) ne date pas d’hier.

Comparaison entre la reine Charlotte dans la série et une représentation de l’épouse du roi George III du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande et roi de Hanovre (Images : Netflix/domaine public/Histoires Royales)

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Qui était la reine Charlotte du Royaume-Uni ?

Née le 19 mai 1744, Sophie Charlotte de Mecklembourg-Strelitz est la fille du duc Charles 1er de Mecklembourg-Strelitz, prince de Mirow, et de la duchesse Élisabeth-Albertine de Saxe-Hildburghausen. Bien que le mariage avec George III est arrangé, et après un périple mouvementé en bateau pour rejoindre sa nouvelle patrie, Charlotte connaitra un mariage heureux avec celui qui était déjà roi depuis peu de temps avant son mariage, organisé à la hâte. À l’époque, le roi du Royaume-Uni est également roi de Hanovre, ce qui prendra fin au règne de Victoria (la petite-fille de Charlotte), le royaume de Hanovre n’acceptant pas une femme sur le trône.

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La reine Charlotte et le roi George III avec leurs six premiers enfants (Image : Domaine public)

Charlotte et George auront 15 enfants dont 13 atteindront l’âge adulte. Selon les rumeurs de l’époque, George avait épousé la plus belle femme d’Europe. Les tableaux et portraits de la reine Charlotte le prouvent. Pourtant, certains détracteurs n’hésitent pas à parler de la couleur de sa peau. Une critique qui peut sembler étonnante, au vu des peintures qui elles, montrent que la reine a une peau très claire presque livide. Néanmoins, se fier uniquement aux peintures, peut on le sait, être trompeur. Non seulement les femmes se poudraient le visage, mais en plus, rien n’indique que le peintre n’ait pas volontairement éclairci la peau de la reine.

Le célèbre médecin de la famille de Saxe-Cobourg, Christian Friedrich von Stockmar, qui sera l’un des plus proches amis du futur roi Léopold 1e de Belgique, mais aussi un conseiller politique de la cour de la reine Victoria, dont son époux, le prince Albert était issu de la famille de Saxe-Cobourg, est notamment à l’origine de cette controverse concernant les origines africaines de la reine du Royaume-Uni. En effet, il écrira que Charlotte était «petite et tordue, avec un vrai visage de mulâtre ».

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Poudrée sur les tableaux qui la représentent, le baron von Stockmar la décrira de « mulâtre » (Image : domaine public)

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Quelles sont les origines africaines de la reine Charlotte ?

C’est véritablement à partir des années 1940 qu’un mouvement de mixité raciale porte à la reine Charlotte, décédée depuis plus de 100 ans, des origines africaines. Comme le rapporte la très sérieuse étude de George Bethany, le métissage de la reine tient plus du mythe que de la réalité. En 1967, l’auteur jamaïcain J.A. Rogers donne pourtant du crédit à cette thèse dans son livre Sex and Race: Volume 1.

Il se base notamment sur un portrait réalisé par Allan Ramsay, du vivant de la reine, où on y distingue des « narines épatées et des lèvres épaisses », ainsi que sur une critique de l’auteur Horace Walpole qui écrira que la reine a « les narines trop larges » et que « la bouche a le même défaut ».

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Ce tableau de la reine Charlotte par Allan Ramsay sert d’argument à la théorie concernant son origine ethnique africaine (Photo : domaine public)

En 1999, sur un site hébergé par la chaine publique américain PBS, Mario de Valdes y Cocom, défenseur de la théorie selon laquelle la reine est d’origine africaine, exprime son point de vue en ces thermes particuliers : Son « apparence indubitablement africaine » et « sa physionomie négroïde sont le résultat de ses ancêtres africains éloignés ».

Quelle serait donc cette ascendance, qui pourrait potentiellement justifier son teint « hâlé ». Cette théorie se base sur le fait qu’elle est sept fois arrière-petite fille d’une certaine Margarita de Castro y Sousa, une noble portugaise du 15e siècle, qui serait elle-même quatre fois arrière-petite fille du roi Alphonse III de Portugal et de sa maitresse Madragana Mor Alfonso, d’origine étrangère.

Neuf générations séparent Charlotte de Margarita et six générations séparent Margarita du roi Alphonse III. Les allégations selon lesquelles la reine Charlotte serait d’origine africaine font donc référence au fait que 15 générations avant elle (environ 500 ans auparavant), le roi Alphonse III aurait eu une descendance avec Madragana Mor Alfonso.

Si la relation entre le roi et sa maitresse est quasiment avérée ainsi que sa descendance, ce qui est moins certain, est l’origine ethnique de Madragana Mor Alfonso. Tout se base sur le fait que certains pensent que Madragana Mor Alfonso, née Madragana ibn Aloandro aux alentours de 1230, était nord-africaine ou maure. Pourtant, cette théorie n’est aujourd’hui plus du tout confirmée puisqu’elle était la fille d’Aloandro ben Bekar, gouverneur de Faro. Il était mozarabe, c’est-à-dire catholique, vivant sous la domination musulmane de l’époque.

Quoi qu’il en soit, admettons que Madragana Mor Alfonso était bien Maure à 100%, un rapide calcule permet de se rendre compte que la reine Charlotte aurait eu environ 0,003% de gênes maures, ayant en effet 32 768 ancêtres (pas tous différents) si on remonte jusqu’à la 15e génération (celle qui la sépare d’Alphonse III et Madragana). En effet, elle partage 50% des gênes de son père et 50% des gênes de sa mère (1ère génération), elle partage 25% des gênes de chacun de ses grands-parents (2ème génération), elle partage 12,5% des gênes de chacun de ses arrière-grands-parents (3ème génération). Et ainsi de suite jusqu’à la 15e génération.

Ce chiffre est néanmoins un peu erroné et est en réalité légèrement plus élevé, puisqu’elle n’a pas 32 768 ancêtres uniques, certaines familles s’étant mariées entre elles, à plusieurs reprises. Dans un article de The Guardian, Jeffrey Stuart évalue ce pourcentage à 0,012%… ce qui reste négligeable.

Par son fils Edouard, duc de Kent, la reine Charlotte est l’aïeule de la reine Elizabeth II et de la famille royale britannique actuelle. Elle est par conséquent la « grand-mère » de nombreuses familles royales actuelles, aussi bien l’aïeule du roi Felipe VI d’Espagne, que du roi Harald V de Norvège, du roi Carl XVI Gustaf de Suède ou que de la reine Margrethe II de Danemark.

Aussi étonnant que cela puisse paraitre, Margarita de Castro y Sousa, que l’on dit descendante d’Alphonse III et de sa maitresse étrangère, serait l’ancêtre de la reine Máxima des Pays-Bas, pourtant née dans une famille de roturiers en Argentine. Plusieurs de ses ancêtres descendent de colons portugais établis au Brésil, qui descendraient du roi Alphonse III.

Il existe aujourd’hui véritablement des princes et princesses métis en Europe. Ceci dit, ils sont peu nombreux, si on ne prend en considération que les familles régnantes. Le plus connu est le prince Alfons de Liechtenstein, petit-fils du prince souverain Hans-Adam II de Liechtenstein. La mère du prince Alfons est une Panaméenne issue d’une famille d’origine africaine. Les autres princes métis connus sont les princes Nikolai et Felix de Danemark, petits-fils de la reine Margrethe. Leur mère est sino-britannique.

Nicolas Fontaine

Rédacteur en chef

Nicolas Fontaine est rédacteur web indépendant depuis 2014. Après avoir été copywriter et auteur pour de nombreuses marques et médias belges et français, il s'est spécialisé dans l'actualité des royautés. Nicolas est aujourd'hui rédacteur en chef d'Histoires royales. nicolas@histoiresroyales.fr