Frédéric VIII mort en visitant une maison close à Hambourg ?

En 1912, dans la pénombre d’une douce nuit de mai, au détour d’une rue de Hambourg, le docteur Seeligmann croise un homme en grande détresse. L’homme fait une crise cardiaque. Avec l’aide d’un policier qui passe par-là, celui qui a simplement pu susurrer son nom, le comte Kronborg, est emmené à l’hôpital en taxi. Le comte Kronborg meurt en chemin. Il sera identifié à la morgue le lendemain. Le mystérieux comte était le roi du Danemark. Aujourd’hui encore, le mystère plane autour de la mort de Frédéric VIII, la police allemande n’ayant jamais voulu divulguer les détails de l’enquête pour ne pas embarrasser la famille royale danoise. Sa crise cardiaque à quelques pas du plus célèbre bordel de Hambourg alimente les rumeurs.

Les circonstances autour de la mort du roi Frédéric VIII restent encore un mystère aujourd’hui (Photo : Domaine public)

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Le comte Kronborg fait escale à Hambourg

Le roi Frédéric VIII est monté tard sur le trône, en 1906, à l’âge de 62 ans, suite à la mort de son père, Christian IX, décédé à 87 ans. En mai 1912, le roi Frédéric VIII, la reine Louise et trois de leurs six enfants venaient de passer un agréable séjour à Nice, sur la Côte d’Azur, quand le roi du Danemark comprit qu’il était temps de rentrer au pays, appelé par son devoir.

Le roi Frédéric VIII et son épouse, la reine Louise (ou Lovisa) de Suède. Il fut roi du Danemark pendant seulement 6 ans, mourant d’une crise cardiaque à Hambourg (Photo : DR)

La famille royale, qui devait traverser la France, puis l’Allemagne pour rejoindre Copenhague, fit une halte à Hambourg. Le Roi enregistra sa famille sous un faux nom dans le luxueux hôtel Hamburger Hof sur Jungfernstieg, où il disposait de 20 chambres au 2e étage. Le roi Frédéric avait choisi de se faire passer pour le comte Kronsborg (parfois écrit Kronberg). Le 14 mai, le « comte Kronborg » visita le zoo de Hambourg avec ses filles et en soirée, il dîna au restaurant de l’hôtel aves son entourage, notamment son fils, des chambellans et son médecin.

À la fin du repas, le Roi se lève, délaisse ses convives et sa famille, prétextant aller se coucher. En réalité, il part se promener seul dans les rues de Hambourg. Il semblerait que le souverain avait ses habitudes dans deux cafés du coin, où il appréciait prendre un whisky. L’itinéraire de la promenade fera l’objet du paragraphe suivant. Il se dirige vers la place du Gänsemarkt, s’effondre et fait une crise cardiaque, au milieu de la rue. Bien qu’aidé par un médecin, un policier et un officier, il mourra dans un taxi, en chemin vers l’hôpital.

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Le roi du Danemark aurait succombé à une crise cardiaque dans un bordel de Hambourg

L’itinéraire précis des déambulations du roi du Danemark dans les rues de Hambourg n’est connu de personne, sauf peut-être des services de police qui ont toujours refusé dévoiler les résultats de l’enquête. Pourquoi le Roi a-t-il abandonné sa famille après le repas ? Pourquoi a-t-il refusé d’être accompagné ? La localisation des faits et certains témoignages laissent penser que le roi Frédéric VIII cherchait de la compagnie, dans le plus célèbre bordel de la Schwiegerstraße.

Vue sur Jungfernstieg où est situé l’hôtel Hamburger Hof (qu’on ne voit pas à gauche) (Photo : DR)

L’histoire raconte, bien pour certains il ne s’agit que de racontars malveillants, que le roi Frédéric VIII connaissait bien ce quartier de maisons closes de Hambourg et l’avait déjà visité à plusieurs reprises ces dernières années. Ce jour-là, le monarque sexagénaire aurait été exténué par son passage dans la maison close de la Schwiegerstraße. Pris d’une crise cardiaque, il se dirige vers la place du Gänsemarkt, s’assied sur un trottoir entre une boucherie et une librairie.

Le docteur Ludwig Seeligmann, un médecin gynécologue qui sortait du théâtre avec son épouse, se jette sur le Roi et lui demande où il habite. Il lui indique qu’il séjourne au Hamburger Hof. Le médecin lui propose de le ramener mais le Roi refuse. Il se relève, fait quelques pas et s’effondre à nouveau. À ce moment-là, un policier aperçoit la scène et hèle un taxi. Avec l’aide de garçons de café, le policier embarque le malade dans le taxi et l’emmène à l’hôpital. Dans la cohue, la victime a simplement eu le temps de dire qu’il était le comte Kronborg.

C’est ici même, entre la librairie et la boucherie Bürck que le roi Frédéric s’effondra devant le gynécologue Seeligmann

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Ce soir-là, il est environ 22h40 lorsque le médecin de garde de l’hôpital, le docteur Rhode, voit arriver l’agent de police Schutzmann Konietzke et l’officier Wachtmeister Sabel. Ils transportent un homme mort, vraisemblablement décédé durant le trajet jusqu’à l’hôpital. Le docteur Rhode n’eut d’autre choix que de transporter le corps à la morgue pour y pratiquer l’autopsie. Le cadavre sera entreposé là, au milieu des bandits et des prostituées, l’hôpital portuaire de Hambourg étant à l’origine un hôpital pour détenus et malades trouvés dans la rue, situé non loin du quartier chaud de la ville.

Le 15 mai, vers 2 heures du matin, un employé de l’hôtel remarque que la chambre du comte Kronborg est vide et prévient son directeur, Carl Wache. Le directeur va lui-même vérifier aux cafés voisins que son hôte ne s’y trouve pas. Une fois que la disparition du comte ne faisait plus de doute, le directeur appelle le maréchal de la cour et la police.

De son côté, le docteur Rhode avait autopsié le corps de cet homme élégamment habillé, qui possédait sur lui quelques billets, des pièce de monnaie, un mouchoir sur lequel était brodé un F surmonté d’une couronne, des boutons de manchette, une lorgnette ou encore un étui à cigarettes, concluant à un banal arrêt cardiaque. « Environ 60 ans, 1m65 de hauteur, cheveux gris, moustache, tailleur gris foncé, pardessus foncé, chapeau noir rigide, bottes lacées », avait décrit la police dans son rapport ne sachant pas identifier cet homme qui n’avait pas de papiers d’identité sur lui. Lorsque le directeur de l’hôtel se présenta au poste de police, il fut évident que son client disparu était l’inconnu de la morgue.

Bien vite l’identité du mystérieux comte Kronborg fut dévoilée. La rumeur de la mort du roi du Danemark dans un quartier chaud de Hambourg se répandit également très rapidement. Le jour-même le journal local Hamburger Echo mentionne la mort du roi de Danemark dans un quartier malfamé de la ville. Le maire Johann Heinrich Burchard s’empressa de se rendre à l’hôtel pour tenter d’apaiser la situation auprès de la reine Louise et des enfants bouleversés. La dépouille du Roi est ramenée dans une chambre de l’hôtel où il reposera une journée, entouré de fleurs. Une foule se rassemble devant l’hôtel, sous une pluie battante.

La foule se presse devant l’hôtel, apprenant que la dépouille du roi du Danemark s’y trouve (Photo : DR)

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Le 16 mai 1912, le cercueil du roi quitta l’hôtel, escorté par le 76e régiment d’infanterie. Le cortège rejoignit la gare de Hambourg et le cercueil quitta la ville en train, à destination de Travemünde. De là, il fut amené au port et embarqua à bord du bateau royal Dannebrog en direction de Copenhague. Le roi Frédéric était un souverain apprécié, défenseur de la monarchie parlementaire. Proche du peuple, il était porté sur le social et aimait avoir ses moments de liberté où grâce à un pseudonyme, il pouvait se mélanger à la population. Le 24 mai 1912 eurent lieu les funérailles auxquelles le maire de Hambourg fut convié.

Le cortège funéraire qui conduit le cercueil du roi Frédéric VIII de l’hôtel à la gare de Hambourg (Photo : DR)

Le fils de Frédéric VIII, Christian X lui succédera. Frédéric VIII est l’ancêtre de plusieurs familles royales régnant actuellement en Europe. La famille royale belge et la famille grand-ducale descendent de sa fille, la princesse Ingeborg, arrière-grand-mère du roi Philippe et du grand-duc Henri de Luxembourg. La famille royale du Danemark descend de son fils aîné, le roi Christian X, arrière-grand-père de la reine Margrethe II. La famille royale de Norvège descend de son deuxième fils, Haakon VII, grand-père du roi Harald V.

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La théorie de la visite de la maison close tient-elle la route ?

Officiellement, dans le rapport final de l’enquête police du 8 juin 1912, qui peut être consulté dans les archives d’État de Hambourg, on ne mentionne nulle part le passage du roi par le bordel de la Schwiegerstrasse. Pourtant, des interrogatoires ont bien eu lieu avec certaines prostituées. Cette version des faits officielle arrange la Cour danoise qui peut aujourd’hui qualifier de potins toute autre version.

Pourtant, le 31 mai 1912, presque deux semaines après la mort du monarque, l’inspecteur de police enquêteur a accordé une interview au journal danois Politiken. Dans cet article, il a déclaré : « Ceci dit, je ne suis pas en mesure de fournir de plus amples informations puisque la police a décidé de ne pas publier les résultats de l’enquête par crainte de nuire à la famille royale danoise. » Cette déclaration permet de soutenir la thèse selon laquelle certains éléments ont été cachés.

À la lecture du rapport de police, on se rend compte que l’enquête a principalement porté sur les agissements des témoins et des policiers. Pourquoi le médecin Seeligmann n’est pas allé jusqu’au Hamburger Hof pour expliquer avoir croisé un client en grande difficulté ? En effet, le Roi avait simplement eu le temps de murmurer le lieu de son logement et son nom d’emprunt. Là aussi, pourquoi personne n’a utilisé le nom du comte Kronborg pour désigner l’homme qui avait pourtant décliné sa (fausse) identité ? L’enquête a aussi tenté de savoir si le Roi avait été correctement manipulé, et pourquoi il avait été conduit à l’hôpital dans de telles conditions.

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En 2001, Dietmar Bittrich a publié un livre en trois volets, dont l’un d’eux porte sur la mort du roi Frédéric VIII dans un bordel de Hambourg. Dietmar Bittrich est le petit-fils d’une prostituée, qui aurait vu le roi mourir. La grand-mère de l’auteur aurait même pu être celle qui l’a vu mourir dans ses bras et l’aurait ensuite conduit dans la rue après l’attaque cardiaque. Bien entendu, même l’auteur avoue que les détails croustillants sont de la fiction.

Mais il y a aussi des histoires familiales qui restent et se racontent de génération en génération. Gerda Großhauser, qui vit à présent aux États-Unis, se souvient très bien de l’histoire que lui racontait son grand-père, Heino von Restorff. Heino von Restorff était major de la police de Hambourg à l’époque, et avait trouvé le roi du Danemark dans l’un des bordels de la ville. Axel, un autre descendant d’un autre policier de la ville, connait lui aussi la même histoire que lui racontait son grand-père, Otto Stürken, chef de la police criminelle de l’époque.

Le Hamburger Hof aujourd’hui a perdu ses tourelles (Photo : WikiCommons)

Aujourd’hui, il n’existe aucune plaque commémorative à Hambourg qui rappelle les faits. Les rues sont également très différentes, la ville ayant été largement bombardées par les raids aériens de 1943. La Schwiegerstraße s’appelle aujourd’hui Kalkhof. Le Hamburger Hof a été victime d’un incendie, aussi des bombardements, mais le bâtiment est toujours là et a été rénové. Aujourd’hui, le bâtiment rouge, qui a perdu ses tourelles, abrite des bureaux et une galerie marchande au rez-de-chaussée.

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Sources : Taz, Der Spiegel, Lokal Historier

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Nicolas Fontaine

Rédacteur en chef - Rédacteur sénior

Nicolas Fontaine est rédacteur web indépendant depuis 2014. Après avoir été copywriter et auteur pour de nombreuses marques et médias belges et français, il s'est spécialisé dans l'actualité des royautés par passion. Il est aujourd'hui rédacteur en chef d'Histoires royales.