La demi-mondaine Liane de Pougy : une courtisane devenue princesse et religieuse

Demi-mondaine : « Femme légère qui fréquentait les milieux mondains », selon Le Robert. Qui mieux que Liane de Pougy peut illustrer cette définition ? Cette danseuse de cabaret, qui détaillera dans ses écrits ses amours saphiques, deviendra princesse. Amie de Cocteau, elle a côtoyé les plus grands de la Belle Époque, jusqu’à son retrait soudain du monde public. Abandonnée par son prince, neveu de la reine de Serbie, qui s’enfuira avec la maitresse de son épouse, Liane de Pougy se tournera vers la religion. Devenue dominicaine, sœur Anne-Marie de la Pénitence, l’ancienne étoile des Folies Bergères, s’est éteinte à 81 ans.

La courtisane devenue princesse Ghirka (parfois Ghyrka ou Ghirca) (Photo par Nadar : domaine public)

Lire aussi : Emily Ruete : la princesse qui a fui Zanzibar pour devenir une roturière allemande

Anne-Marie Chassaigne échappera au carcan militaire

Anne-Marie Olympe Chassaigne est née le 2 juillet 1869, à La Flèche, dans la Sarthe. Ici commence la vie de la cocotte aux mille vies. Son père, d’origine bretonne est officier de cavalerie. Sa mère est d’origine espagnole, issue elle aussi d’une famille de militaires. Anne-Marie reçoit une bonne éducation dans un couvent du Morbihan et dès ses études terminées, elle sera mariée.

En 1886, à 17 ans, Anne-Marie épouse l’enseigne de vaisseau Joseph Pourpe, de 7 ans son aîné. Un an plus tard, elle donne naissance à un fils, Marc Pourpe, mais le bonheur est de courte durée. Son époux est un homme violent, qui heureusement doit la quitter lorsqu’il est affecté à l’autre bout de la France. Lorsqu’il est envoyé à Toulon, Anne-Marie se retrouve seule et prend un amant. Le mari trompé réagira bien vite, en tirant sur son épouse.

Deux ans après leur mariage, Anne-Marie s’enfuit à Paris avec son enfant, blessée dans le dos par la balle de son époux. La loi sur le divorce étant tout juste réinstallée, elle put rompre son mariage, au grand dam de sa famille.

La Bretonne qui monte à Paris

La beauté d’Anne-Marie lui permet d’espérer faire carrière. La jeune femme, âgée de 19 ans, commence à suivre des cours de danse chez Mme Mariquita, une Algérienne d’origine espagnole, qui a formé toutes les plus grandes de la Belle Époque, de la Belle Otero à Émilienne d’Alençon. Anne-Marie prend alors le nom de scène de Liane de Pougy.

Anne-Marie Chassaigne prend le nom de scène de Liane de Pougy et danse dans les cabarets parisiens (Photo : domaine public)

Sa carrière de danseuse de cabaret marque aussi ses débuts en tant que courtisane. La danse n’est qu’un tremplin pour elle. Liane de Pougy souhaite devenir actrice. Amie avec Sarah Bernhardt, cette dernière lui fait comprendre qu’elle manque de talent. Pour améliorer son jeu, elle prendra conseils auprès d’Henri Meilhac, Académicien français et dramaturge.

Tout comme il a soutenu Geroges Feydeau, Henri Meilhac soutiendra Liane de Pougy, au début de sa carrière. Probablement tombé sous le charme de sa protégée, il fera tout pour lui offrir sa première scène en 1894, aux Folies Bergères. Sa présence scénique et sa prestation seront très remarquées, si bien que l’auteur Edmond de Goncourt n’hésitera pas à la qualifier de plus belle femme du siècle.

Liane de Pougy : la demi-mondaine la plus courtisée de Paris

Résidant dans un hôtel particulier au 15 rue de la Néva, à Paris, Liane de Pougy y accueille ses admirateurs. D’illustres noms comme Rothschild, Montorgueil, Mac Mahon la fréquentent. La courtisane est couverte de cadeaux et de bijoux. Sa réputation n’est plus à faire, son adresse est mentionnée dans l’édition annuelle du guide Paris-Parisien. Jean Cocteau, qui deviendra son ami intime, décrit dans son livre Reines de la France comment le charme et le charisme de la jeune femme envoutaient tous les hommes lorsqu’elle déambulait entre les tables de chez Maxim’s, couverte de bijoux.

Le 17 rue de la Néva, hôtel particulier parisien où Liane de Pougy tenait salon (Photo : Wikimedia Commons)

En 1899, Liane de Pougy rencontre l’amour de sa vie. La courtisane, ouvertement bisexuelle, qui compte parmi ses aventures Émilienne d’Alençon et Valtesse de La Bigne, rencontre Natalie Clifford Barney. La poétesse américaine en devenir, précurseur de la littérature lesbienne dans les salons parisiens, ne put elle non plus résister aux charmes de Liane de Pougy.

Natalie Clifford Barney, âgée de seulement 23 ans, n’est pas encore la grande poétesse qu’elle deviendra. Elle est une jeune femme fougueuse et amoureuse. Elle eut un véritable coup de foudre en voyant Liane de Pougy sur scène et ne put s’empêcher de la rencontrer. C’est déguisée en page, comme un homme androgyne, qu’elle se présente à la grande horizontale. La cocotte tombe sous le charme audacieux de son admiratrice.

Natalie, un peu trop volage et malgré les lettres enflammées envoyées à Liane, eut aussi une relation avec Renée Vivien. Les deux femmes partiront ensemble découvrir l’amour à Lesbos, un endroit idyllique où Natalie avait pourtant promis à Liane de l’emmener.

Natalie Clifford Barney, grand amoure de Liane de Pougy, précurseur de la littérature lesbienne dans les salons parisiens (Photo : domaine public)

Lire aussi : Mathilde Bonaparte : « Sans Napoléon, je vendrais des oranges dans les rues d’Ajaccio »

La cocotte lettrée

Au même moment, Liane de Pougy se lance dans l’écriture. Grâce au quotidien Gil Blas, qui publie ses textes, elle retrace la vie d’une courtisane. Les textes se veulent être une réflexion autour des motivations qui poussent les courtisanes à vivre une telle vie. Josiane de Valneige, la courtisane fictive de ses écrits, est une femme en quête d’amour véritable, qui au fil des rencontres avec les hommes qui la couvrent de bijoux, espère un jour trouver l’unique amour qui lui fera changer de vie pour toujours.

Entre 1899 et 1904, Liane de Pougy publiera cinq romans, une comédie et son ouvrage le plus connu : Idylle saphique. Aussi douée pour l’écriture que pour la danse et la comédie, elle deviendra la directrice d’une revue féminine, L’Art d’être Jolie dont sortiront 25 numéros. Parallèlement, elle tient un journal intime, qui sera publié de manière posthume par son confesseur, Mes cahiers bleus, dans lequel elle parle de ses rencontres où tous les plus grands noms de la Belle Époque se côtoient, le tout embué par la Première Guerre mondiale.

Liane de Pougy, la demi-mondaine la plus célèbre de la Belle Époque (Photo : domaine public)

Liane de Pougy devient princesse et côtoie la haute noblesse

À l’aube de la quarantaine, Liane de Pougy est riche et célèbre. Au sommet de sa gloire, elle rencontre le prince Georges Ghika. Ce prince roumain n’est autre que le neveu de la reine Nathalie de Serbie. Liane de Pougy et le prince Georges Ghika se marieront le 8 juin 1910. L’union est tellement importante pour l’époque que l’annonce du mariage fera la une du New York Times dès le lendemain.

La reine Natalie de Serbie, née Natalija Keško, était la fille de Pjotr Keško, un colonel moldave, et de la princesse Pulchérie Sturdza, issue de la noble famille princière moldave. Natalija avait épousé le prince Milan Obrenović de Serbie en 1875, qui deviendra roi de Serbie en 1882. Natalija ne fut pas la seule de la famille à contracter un mariage intéressant. Sa sœur, Marie épousera le prince Grigore Ghika-Brigadier et son autre sœur, Ecaterina épousera le prince Eugen Ghika-Comanesti.

La reine Nathalie de Serbie, tante du prince Georges Ghika (Image : domaine public)

Marie Keško et Grigore Ghika-Brigadier sont les parents du prince Georges Ghika, nouvel époux de Liane de Pougy. C’est ainsi que l’ancienne cocotte deviendra la nièce par alliance de la reine de Serbie. Le mariage fut intéressant pour les deux parties. Le prince Ghika était fort désargenté. Liane de Pougy était quant à elle devenue bien fortunée.

L’ancienne grande horizontale, déjà passée du statut de demi-mondaine à mondaine, deviendra donc aristocrate, connue comme la princesse Ghika. En épousant ce prince roumain, elle venait de faire entrer son nom au sein de cette très ancienne famille roumaine d’origine albanaise. Le premier des Ghika les plus mémorables est George 1e Ghika, qui fut au 17e siècle prince souverain de Valachie. Alexandre II Ghika est le dernier prince à avoir régné sur la Valachie, avant que s’en empare Alexandre Jean 1e Cuza, puis que la Valachie ne rejoigne la Moldavie.

La princesse Ghika se ressource à Roscoff

C’est à Roscoff, dans une maison appelée Clos Marie, achetée en 1903 par Liane, que le prince et la princesse Ghika s’installèrent après leur mariage, lorsqu’ils n’étaient pas à Paris. Clos Marie, fouetté par les vents de la mer bretonne, était la résidence de campagne de l’ancienne cocotte. C’est ici qu’elle venait, déjà avant son mariage avec le prince, pour se ressourcer. Loin de Paris, elle ne devait plus assumer son passé de courtisane.

Le Première Guerre mondiale lui arracha son fils unique, Marc Pourpe. Connu pour avoir été un des pionniers mondiaux de l’aviation, le jeune pilote aventureux, engagé volontairement dans l’armée est mort à 27 ans, en 1914. La mort de son seul enfant sera la plus grande catastrophe dans le vie de la princesse Ghika. Pendant plus d’un an, elle fera des séjours à plusieurs reprises en maison de soins.

Lire aussi : Théodora : la saltimbanque devenue impératrice

Sur le chemin de la repentance

Max Jacob et Jean Cocteau sont des habitués de Roscoff. Elle y invite ses amis les plus intimes, et elle se montre naturelle avec eux, tous redevenus de simples anonymes en Bretagne. Lorsqu’ils sont à Paris, Jean Cocteau lui fait faire la connaissance de l’abbé Mugnier. Quelque peu critiqué au sein de l’Église, l’abbé Mugnier fréquente lui aussi les salons parisiens et devient le confesseur de toute la noblesse parisienne.

Proche de Jean Cocteau et de Huysmans, dont il fut témoin de la conversion au catholicisme, l’abbé Mugnier sera le prêtre attitré et le confesseur de certaines nobles, dont la comtesse Élisabeth de Riquet de Caraman-Chimay, la princesse Marthe Bibesco, la comtesse Anna de Noailles ou encore de Laure de Sade, arrière-petite-fille du marquis de Sade, devenue comtesse de Chevigné à son mariage. La princesse Ghika se rapprocha beaucoup de l’abbé Mugnier dès les années 20. Le prêtre, qui deviendra chanoine, écrira plusieurs documents qui témoignent des confessions et des discussions qu’il a pu avoir avec l’ancienne courtisane. Profondément marquée par son éducation religieuse dans le couvent breton de Sainte-Anne-d’Auray, la princesse Ghika avait aussi pour livre de chevet Méditations sur le Pater de Sainte-Thérèse d’Avila.

Liane de Pougy abandonne sa vie de courtisane (Photo : domaine public)

Une princesse abandonnée

En 1926, après quelques pérégrinations amoureuses, bien que formant un couple uni en société et amicalement solide en privé, le prince et la princesse Ghika se séparent d’une façon brutale. Le prince Georges Ghika prend la fuite au bras d’une jeune femme de 23 ans, Manon Thiébaut, qui n’est autre que la dernière conquête de son épouse. Le prince et Manon partiront en Roumanie, laissant Liane seule à Paris.

Liane renouera avec son véritable amour, Natalie Clifford Barney, qui entretemps était devenue l’une des auteures saphiques les plus réputées de Paris. Elle tenait salon dans un pavillon au 20 rue Jacob, une demeure que le comte de Saxe avait fait construire pour sa maitresse au 18e siècle. Tous les plus grands noms de l’époque étaient passés dans ce salon, d’André Gide à Truman Capote, ou encore Marguerite Yourcenar, Françoise Sagan, Paul Valéry et Isadora Duncan. Propulsée par sa mécène et amante, Élisabeth de Clermont-Tonnerre, Natalie retrouvera elle aussi celle qu’elle avait aimé et pourtant délaissée, Liane, devenue princesse.

La princesse Ghika vivra un ménage à trois avec Natalie et sa nouvelle protégée Mimy Franchetti, alors que son époux se trouve en Roumanie avec son ancienne amie. Le prince Ghika ayant accepté un contrat de mariage peu intéressant pour lui en cas de séparation, fut menacé de divorce par sa femme, qui était la seule fortunée du couple. Le prince Ghika reviendra en France, craignant le divorce. À partir de cette époque, la relation entre le prince et son épouse sera à peine cordiale.

Un princesse sœur dominicaine

Le 15 août 1928, jour de la Vierge Marie, la princesse Ghika rencontre la sœur Marie-Xavier, mère supérieure en charge de l’asile Sainte-Agnès, situé près de Grenoble. La princesse, qui n’avait jamais abandonné la foi, voulut aider l’institution de la religieuse et usa de ses relations pour collecter des fonds, auxquels Gabrielle Chanel participa généreusement. La princesse s’engage de plus en plus sur le chemin de la bienfaisance, se sentant appelée en mission de venir en aide aux institutions religieuses.

De la princesse Ghika à sœur Anne-Marie de la Pénitence (Photo Nadar : domaine public)

Empruntant peu à peu le chemin de la repentance, elle sera aidée par le prêtre dominicain Alex-Ceslas Rzewuski, qui lui aussi fréquentait la noblesse par ses illustres origines. Sa grande-tante, la comtesse Ewelina Hańska avait épousé Honoré de Balzac. La famille Rzewuski, proche de la famille impériale, était issue de la noblesse de Galicie.

En 1939, Alex-Ceslas Rzewuski devint le confesseur de la princesse Ghika et en 1943,  il « juge sa pénitente digne d’être reçue dans le Tiers-Ordre de Saint-Dominique ». Anne-Marie Chassaigne, connue comme Liane de Pougy, devenue princesse Ghika à son mariage, sera dorénavant connue comme sœur Anne-Marie de la Pénitence.

En acceptant sa pénitence, le religieux reçut aussi le manuscrit comprenant les mémoires de l’ancienne courtisane. Le fameux journal intime, connut comme Mes Cahiers bleus, seront publiés par Rzewuski de façon posthume, en 1977. Rzewuski se chargera d’écrire la préface. « Comment accorder les exigences et la pureté du Fils de Dieu, son enseignement et son exemple avec ce qu’elle savait être, sa vie, son passé et même son présent ? », écrira-t-il, ajoutant aussi que toute sa vie, Anne-Marie « n’avait jamais cessé de chercher à aimer Dieu ».

En avril 1945, le prince Georges Ghika décède en Suisse. Sœur Anne-Marie prend possession de la chambre du Carlton qu’occupait son époux à Lausanne. Elle transforme la chambre en cellule monacale, où elle choisira de finir sa vie. Elle meurt le lendemain de Noël, le 26 décembre 1950, à 81 ans. Elle est enterrée dans un cimetière de l’Isère, dans la parcelle réservée aux sœurs de l’asile Sainte-Agnès, comme elle l’avait désiré dans ses dernières volontés, considérant que c’est là que le ciel l’avait guidée le jour de l’Assomption 1928.

Source : Jean Chalon, Liane de Pougy, courtisane, princesse et sainte, Flammarion, Paris, 1994

Nicolas Fontaine
Nicolas Fontaine

Rédacteur en chef

Nicolas Fontaine est rédacteur web indépendant depuis 2014. Après avoir été copywriter et auteur pour de nombreuses marques et médias belges et français, il s'est spécialisé dans l'actualité des royautés. Il est aujourd'hui rédacteur en chef d'Histoires royales. nicolas@histoiresroyales.fr