Léopold de Bavière : le prince-régent des rois fous et héritier de deux trônes

Le prince-régent Léopold de Bavière est un homme pragmatique, qui dénote dans la folle histoire des Wittelsbach. Cette famille considérée comme excentrique, qui a régné sur la Bavière pendant des siècles, comptait dans ses rangs un homme discret et efficace, Léopold de Bavière. Léopold fut deux fois prince héritier, une fois en Grèce et une fois en Bavière, et fut régent du royaume de Bavière durant les règnes de ses deux neveux, atteints de troubles mentaux. Alors que l’époque fastueuse des rois de Bavière, qui ont inspiré les princes des contes de fées, touchait à sa fin, Léopold de Bavière a entamé avec intelligence la transition vers une monarchie moderne, qui finira quelques années plus tard, avec la chute de l’Empire allemand. Ce 12 mars 2021, nous célébrons le bicentenaire de la naissance du prince-régent Léopold de Bavière.

Léopold de Bavière, prince héritier de Grèce pendant le règne de son frère, deviendra prince-régent de deux de ses neveux et prince héritier d’un de ces derniers. Il est le père de Louis III, dernier roi de Bavière (Image : domaine public)

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La famille de Léopold de Bavière

Le prince Léopold de Bavière (Luitpold von Bayern) est né le 12 mars 1812. Il est le troisième fils du roi Louis I de Bavière et de son épouse Thérèse de Saxe-Hildburgausen. Avant Léopold, sont nés : Maximilien, Mathilde et Othon. Après Léopold naitront encore quatre enfants : Aldegonde, Hildegarde, Alexandra et Adalbert. Le roi Louis I donna bien du travail à son épouse, qui tombait enceinte à peu près chaque année. Après les 9 accouchements de son épouse (une enfant n’a survécu que quelques mois), Louis I se désintéressa d’elle et enchaina les conquêtes.

Le roi Louis 1e de Bavière, père du futur Maximilien II, d’Othon Ie de Grèce et du prince-régent Léopold (Photo : domaine public)

Thérèse, fervente protestante, acceptait son destin et devait s’accommoder du caractère volage de son mari. On connaitra au roi de nombreuses conquêtes. Quelque peu désintéressé aussi des affaires politiques, c’est Thérèse qui prendra à sa charge de maintenir le royaume. Enfin, en 1847, c’est l’affaire de trop. Il élève sa maitresse, la danseuse hispano-irlandaise Lola Montez, au rang de comtesse de Landsfeld. Cette reconnaissance accordée à sa maitresse le rendra impopulaire et il sera contraint d’abdiquer en 1848. Sa maitresse devra s’enfuir aux États-Unis. Maximilien, fils ainé de Louis I, lui succèdera.

Léopold de Bavière n’est pas le deuxième fils du roi de Bavière mais bien le troisième fils. Cette position particulière lui conféra le rôle d’éternel remplaçant, à plusieurs reprises. Alors que son frère ainé, Maximilien, était destiné à succéder à leur père – ce qui arrivera en 1848 à l’abdication de Louis I -, son deuxième frère, Othon, eut lui aussi un destin particulier.

Luitpold de Bavière peu de temps avant l’abdication de son père, Louis I (Image : domaine public)

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Le prince héritier de Grèce qui refuse de se convertir à l’orthodoxie

Louis I était érudit, un mécène important, passionné par Goethe et était hellénophile comme son père. Il participa à la constitution de collections pour les musées bavarois et fit construire plusieurs musées à Munich, dont la fameuse Glyptothèque, ce bâtiment reconnaissable avec ses colonnes ioniques, qui abrite une collection de sculptures de kourois, mais aussi le Faune Barberini. Le roi avait lui-même acquis des sculptures récemment découvertes dans les fouilles des ruines du temple d’Aphaïa.

Qui de plus appropriée qu’un membre de la famille de Bavière, cette famille royale des plus romantiques, passionnée par l’Antiquité et qui a un véritable amour pour l’esthétique hellénique, pour diriger le pays ?

En 1822, peu de temps après le déclenchement de la guerre des insurgés grecs contre l’Empire ottoman, les Grecs cherchent un souverain pour diriger leur nouveau pays. La recherche est fastidieuse. On propose d’abord le trône à Léopold de Saxe-Cobourg-Gotha, qui étudie la question et finira par refuser, jugeant la situation géopolitique de la région trop instable et se heurtant déjà à des revendications des grandes puissances sur le découpage des frontières. C’est vers 1832, que la candidature d’un certain prince bavarois fait écho.

Louis I avait éduqué ses fils en leur partageant son amour pour la culture grecque. Il avait également financé personnellement les actions du mouvement des insurgés et avait comme projet de proposer l’un de ses fils pour devenir souverain du pays, une fois l’indépendance déclarée. Pour ce faire, Louis I avait préparé le terrain. Il ne pouvait proposer son premier fils, Maximilien, étant destiné à lui succéder en Bavière. Il se tourna donc vers son deuxième fils, Othon. Malheureusement, celui-ci n’était pas des plus dégourdis. Bègue, à moitié sourd, et d’humeur instable, Louis I se donna tous les moyens pour corriger au plus vite les manquements de son éducation.

Après de nombreuses tractations politiques, entre les grandes puissances et entre les nouveaux responsables grecs, on finit par accepter la candidature d’Othon de Bavière, qui entretemps avait appris la langue et avait bénéficié de cours de rattrapage intensifs en compagnie du phillhélène Friedrich Thiersch. Othon est élu en 1832 et devient roi de Grèce en 1833, alors qu’il n’a que 18 ans. Considéré comme mineur, il devra attendre ses 20 ans pour se débarrasser de son conseil de régence. Othon I met en place une monarchie semi-absolue et mène une politique maladroite.

En 1836, après bien des propositions de prétendantes au quatre coins de l’Europe, Othon I se marie avec Amélie d’Oldenbourg. Le couple tentera pendant quinze ans de fournir un héritier. On accuse Amélie de stérilité, on accuse le roi d’impuissance. Le couple se montre de bonne volonté mais n’arrive pas, malgré les différents traitements, à avoir d’enfant. Selon la règle de promogéniture masculine, le premier dans l’ordre de succession est son frère, Léopold, étant son frère puiné.

Othon I avait obtenu l’autorisation exceptionnelle de ne pas être obligé de se convertir à la foi orthodoxe. Cependant, pour accéder au trône, il avait dû promettre que ses descendants seraient bel et bien baptisés dans orthodoxie. N’ayant pas d’enfant, son frère Léopold, fut rapidement désigné comme son successeur. Léopold, lui aussi catholique et marié à la très catholique Auguste-Ferdinande de Toscane, revendiqua la nécessité d’élever leurs enfants dans la foi catholique, comme ils l’avaient confirmé par leur mariage. Cette revendication provoqua le courroux des Grecs. La constitution fut modifiée pour obliger le successeur d’Othon à être orthodoxe.

Othon Ie de Grèce cherche inlassablement un successeur dans sa famille, alors que son frère, le prince héritier Léopold de Bavière refuse de se convertir, ce qui constitutionnellement l’exclut de la succession (Photo : domaine public)

Pendant des années, des décennies, Othon chercha un membre de sa famille ou de la famille de son épouse, qui pourrait être désigné comme son successeur, prêt à se convertir. Il effectuera plusieurs voyages à Munich pour discuter avec le prince héritier Léopold et leur dernier frère Adalbert, premier et deuxième dans l’ordre de succession. Finalement, en 1861, un certain Louis, fils de Léopold, fait savoir qu’il est prêt à succéder à son oncle et à se convertir. La famille est très réticente à l’idée de voir le jeune Louis, encore mineur, quitter le catholicisme. Mais ses parents finissent par accepter, comprenant qu’il est le seul espoir de voir la couronne de Grèce rester dans la famille. Louis sera connu plus tard comme Louis III, dernier roi de Bavière.

Après un attentat contre la reine Amélie, de nombreuses insurrections et une grande méfiance des Grecs envers leur roi, Othon I doit partir pour sa sécurité. Othon et Amélie quittent le pays, Léopold n’est plus prince héritier, et son fils Louis abandonne son idée de succéder à son oncle. Othon pense que son départ en 1862 est temporaire… En 1863, les Grecs élisent un nouveau roi, le prince Guillaume, fils du roi Christian IX de Danemark. Guillaume règnera sous le nom de Georges I et le titre de roi de Grèce fut remplacé par celui de roi des Hellènes. Quant à Othon, il mourra à 52 ans, en exil, en 1867.

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Un prince héritier de Bavière et régent de ses neveux

Entretemps, en Bavière, le prince Léopold, qui malgré lui fut désigné à 11 ans comme successeur à la couronne de Grèce lors de l’élection de son frère, fit comprendre qu’il n’envisageait pas sérieusement de monter sur le trône. Dans un premier temps encore, on espérait qu’Othon et Amélie aient des enfants.

Léopold épousa en en 1844 Auguste-Ferdinande de Habsourg-Toscane, archiduchesse d’Autriche et fille du grand-duc de Toscane. Extrêmement catholiques, ils élèveront leurs quatre enfants dans la foi, et il devient de moins en moins envisageable pour Léopold de se convertir à l’orthodoxie, alors qu’au contraire, les années passant, il devient de plus en plus probable qu’il succède à son frère en Grèce toujours sans descendance.

En 1848, Louis I de Bavière est contraint d’abdiquer, suite au scandale qui a suivi l’octroi du titre de comtesse de Landsfeld à sa maitresse. Maximilien, le frère ainé de Léopold devient le roi Maximilien II de Bavière. Maximilien II, père de deux fils, Louis et Othon, règnera 15 ans. Il meurt en 1864, à l’âge de 52 ans, succombant à une infection de la peau en 3 jours seulement. Son fils ainé, Louis II, lui succéda à seulement 19 ans.

Le roi Maximilien II et la reine Marie de Bavière avec leurs deux fils, les futurs rois Louis II et Othon I (Photo : domaine public)

Depuis 1844, avec la modification de la constitution grecque, Léopold de Bavière n’était plus considéré comme un prince héritier certain, tant qu’il n’acceptait pas de se convertir. Mais en 1862, avec l’exil de son frère, il fut enfin débarrassé de cette épée de Damoclès puisque les Wittelsbach perdirent leur prétention à la couronne grecque. Léopold perdit définitivement le titre de prince héritier. Un titre qu’il retrouvera pourtant… en Bavière, en 1886.

Louis II de Bavière, ce roi romantique, dont la folie a été largement étayée dans la littérature, est déclaré inapte à régner le 10 juin 1886. Folie, autisme, schizophrénie ? Non marié, sans enfants, le premier dans l’ordre de succession est son frère, Othon. Malheureusement, Othon est lui-même déjà déclaré fou depuis 1872. Othon vivait depuis cette date reclus, transféré d’un château à l’autre. Lorsque Louis II est déclaré inapte à régner, son frère étant lui-même aliéné mental et sans enfants, c’est leur oncle Léopold, suivant dans l’ordre de succession qui est désigné comme régent du royaume.

Le prince héritier Othon, déclaré fou en 1872, ici photographié en 1875, deviendra roi malgré son internement, en 1886, après la mort mystérieuse de son frère (Photo : domaine public)

Trois jours plus tard, le 13 juin 1886, au lendemain de l’internement de Louis II au château de Berg, il est retrouvé mort dans le lac Starnberg avec son psychiatre. Son frère interné, devient Othon I de Bavière, et leur oncle, Léopold devient prince héritier, Othon n’ayant pas d’enfant. Léopold, qui depuis trois jours occupait les fonctions de régent, continua à endosser ce rôle durant le règne d’Othon I.

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Un prince-régent résolument moderne

La régence de Léopold de Bavière sera résolument différente des règnes de ses prédécesseurs. Les monarchies constitutionnelles ou parlementaires pullulent en Europe, c’est la fin des fastueuses monarchies absolues, dirigées par des monarques couteux et pompeux. Cette transition aura également lieu en Bavière, très certainement grâce à la présence d’un régent, plutôt que d’un monarque.

Le prince-régent Léopold de Bavière est un homme discret, qui accorde une grande importance à l’art. Comme son père, il fera du mécénat une de ses activités principales. Surtout, si la monarchie n’est plus là pour diriger ses sujets, il faut lui trouver une autre utilité. Il amorcera cette notion de souverain garant de la culture du pays. Le prince-régent Léopold s’efforcera a mettre en avant le folklore bavarois.

Image du prince-régent Léopold de Bavière (Image : domaine public)

L’une des fiertés bavaroise est la bière. En 1810, à l’occasion du mariage de Louis I et de Thérèse de Saxe-Hildeburghausen, les parents de Léopold, on avait organisé une première fête de la bière, qui est toujours connue aujourd’hui comme l’Oktoberfest. Le prince-régent contribuera à en faire une tradition.

Celui que Guillaume Apollinaire qualifiera de « Luitpold, le vieux prince régent, tuteur de deux royautés folles », deviendra très populaire dans le royaume. Outre la bière qu’il met à l’honneur, il sera à l’origine d’une autre recette, le Prinzregententorte. Ce gâteau au chocolat est toujours vendu dans toutes les pâtisseries munichoises. Il s’agit d’un gâteau composé de multiples couches de génoise, intercalées entre des couches de crème au beurre au chocolat, au-dessus desquelles est ajoutée une couche de confiture d’abricot, le tout recouvert d’un glaçage au chocolat. Le nom du pâtissier qui a conçu le gâteau est toujours débattu mais une chose est certaine, il a été inventé pour le prince-régent, qui en était très friand.

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Clinique de rééducation, sentier de randonnée, bière, auberge, hôtel, récompenses, fondation, rue, théâtre ou encore gâteau, portent le nom du prince régent. La radio bavaroise BR décrit le souverain régent comme « un homme modeste, respectueux et réservé ». L’historienne Katharina Weigand estime que « le mérite de Léopold est d’avoir sauvé la Bavière de la faillite après l’escalade de la dette et la mort mystérieuse de Louis II. Malgré sa vieillesse, le prince régent a parcouru le pays et a secoué la Bavière pour rendre à nouveau visible la couronne ».

En 1908, le prince-régent se prononce contre la peine de mort. Il déclare même qu’il promet de gracier de cette peine tout condamné. Léopold et son épouse avaient eu 4 enfants : Louis, Léopold, Thérèse et Arnulf. Si son neveu, Othon I venait à mourir, il deviendrait automatiquement roi, mais le prince-régent était déjà âgé. Son fils Louis, était donc perçu, à juste de titre, comme le futur de la Couronne. Louis avait lui-même déjà un héritier, Rodolphe, qui lui-même était père de 3 fils, dont le premier Luitpold, est né en 1901. Le prince-régent Léopold était donc plusieurs fois arrière-grand-père, assurant enfin une succession stable au trône de Bavière.

En 1912, un de ses arrière-petits-enfants, Rodolphe, meurt à 3 ans d’un diabète sucré. Marie-Gabrielle, la mère de Rodolphe meurt quelques mois plus tard à 34 ans. Quelques semaines encore plus tard, c’est le prince-régent Léopold qui succombe. Le prince régent Léopold est mort à 91 ans, le 21 décembre 1912.

Le prince-régent Luitpold de Bavière est mort à 91 ans en 1912, peint ici un an avant sa mort (Image : domaine public)

Othon I, toujours reclus et pris en charge au château de Fürstenried, est toujours vivant et âgé de 64 ans. À la mort de Léopold, son fils ainé, Louis, devient donc héritier du trône et assure également la régence. Louis, dans la force de l’âge, trouvera cette situation de régence peu confortable. Son père était un éternel second et à l’aise avec son rôle de demi-souverain, alors que Louis, qui avait déjà proposé sa candidature au trône de Grèce dès ses 18 ans, ambitieux au point d’être prêt à abandonner le catholicisme pour succéder à son oncle, trouvait cette régence un peu ridicule. Othon I sera contraint d’abdiquer en faveur de son cousin. Louis devient Louis III en 1913, Othon I meurt 3 ans plus tard, et connaitra les heures sombres de la Bavière. Le royaume de Bavière, comme l’ensemble des monarchies allemandes, connaitra sa fin en 1918, à la chute de l’Empire allemand, vaincu pendant la Première Guerre mondiale.

Louis III de Bavière devient roi en 1813, après quelques mois de régence, succédant à son cousin Othon I, après l’abdication de ce dernier en sa faveur (Image : domaine public)

L’actuel prétendant au trône de Bavière est François de Bavière, arrière-arrière-petit-fils du prince-régent Léopold. François de Bavière a perpétué la tradition familiale de protection de l’art, fondateur du Musée des rois de Bavière et président du conseil international du MoMA à New York. François de Bavière, âgé de 87 ans, n’a pas d’enfant. Son successeur dynastiques, à la tête de la maison de Wittelsbach est son frère, Max Emmanuel, connu comme étant le père de Sophie de Wittelsbach, mariée depuis 1993 au prince héréditaire Alois de Liechtenstein.

Une statue équestre du prince-régent Léopold est érigée devant le Musée national bavarois à Munich (Photo : Wikimedia Commons)

À l’occasion du 200e anniversaire de la naissance de Luitpold de Bavière, le Musée national bavarois, situé sur la Prinzregentenstraße (rue du prince-régent, en français), exposera plusieurs pièces ayant appartenu au régent. Laissant derrière lui un héritage personnel très humble, les pièces reflètent la simplicité du prince-régent. Seront en réalité exposés des cadeaux qu’il avait reçus lors de ses anniversaires, des sculptures et des peintures, mais aussi la simple veste portée le jour de sa mort en décembre 1912. L’inauguration de l’exposition, initialement prévue par mars 2021, est reportée au mois de juillet, en raison de la fermeture des musées en période de crise sanitaire.

Nicolas Fontaine

Rédacteur en chef

Nicolas Fontaine est rédacteur web indépendant depuis 2014. Après avoir été copywriter et auteur pour de nombreuses marques et médias belges et français, il s'est spécialisé dans l'actualité des royautés. Nicolas est aujourd'hui rédacteur en chef d'Histoires royales. nicolas@histoiresroyales.fr